résultats présidentielle sénégalaise de 2019

[Tribune] Dernier mandat de Macky Sall : un quinquennat inédit de trois ans (Par Cheikh Omar Diallo)

Afrique Connection | 01 / 03 / 2019 à 12:51

Dès le premier jour de son élection, tout élu pense à sa réélection. Le premier jour d’une réélection, il réfléchit à sa reconversion. Dans une lettre ouverte adressée à Macky Sall au lendemain de sa réélection, le politologue Cheikh Omar Diallo prophétise ce que pourrait être le deuxième mandat du président sénégalais.

Monsieur le Président de la République, dans sa majorité, le peuple sénégalais vous a réélu pour un second et dernier mandat de cinq ans. In concreto, vous effectuerez un quinquennat de… trois ans. Indubitablement, à mi-mandat entre 2022 et 2023, dans votre camp, tout comme dans celui de l’opposition, la lutte pour votre succession sera à la fois débridée, prématurée et vive.

Amis, alliés, obligés, affidés et adversaires seront-ils dans le présent que vous vivrez déjà au passé ? Prépareront-ils le futur proche que où vous n’aurez plus d’avenir ? Échafauderont-ils des schémas tels que vous sortirez de leur plan ?

NAGUÈRE MAÎTRE DU JEU POLITIQUE, VOUS N’EN SEREZ PLUS QU’UN ARBITRE ÉLECTORAL

En résumé, votre apogée électorale pourra également s’avérer votre déclin politique. Ce sera alors le début de la fin et la fin du début. En vérité, vous aurez l’illusion du pouvoir, la réalité du pouvoir leur reviendra. Au demeurant, vous serez le premier chef d’État à organiser une présidentielle sans y être candidat, électeur vous ne serez plus éligible.

Naguère maître du jeu politique, vous n’en serez plus qu’un arbitre électoral. De la posture enviée d’acteur de premier plan, vous passerez simple spectateur. Premier président dont la fin d’exercice sera officiellement connue de tous, théoriquement le 1er avril 2024, vous serez, en outre, le premier homme politique à quitter le pouvoir sans défaite électorale.

Léopold Sédar Senghor a transmis le pouvoir à Abdou Diouf par une fine broderie constitutionnelle. Abdou Diouf et Abdoulaye Wade ont été défaits par la voie des urnes. Enfin, premier à organiser des élections législatives à quelques mois de la fin de votre dernier mandat ; paradoxalement, c’est à ce moment que commencera votre déclin progressif.

Seul en plein marché électoral

Monsieur le Président de la République, le schéma institutionnel et politique qui se présente au lendemain de votre réélection est inédit à tout point de vue. Reconduit pour un second et dernier mandat de cinq ans, vous vivrez immanquablement ce qu’on appelle en droit constitutionnel et en science politique, le « syndrome du canard boiteux ». The lame duck period.

LES AMBITIONS Y SERONT FORTES, TENACES ET LÉGITIMES. DANS VOTRE CAMP, IL Y AURA FORCÉMENT PLUSIEURS CAMPS

Cette expression anglo-saxonne signifie qu’avant le terme définitif de ce dernier mandat, vous serez un président désincarné et affaibli. Par la force des choses démocratiques, vous serez dramatiquement seul en plein marché électoral.

Dès potron-minet, c’est votre coalition qui préfacera votre départ avant l’heure. Les ambitions y seront fortes, tenaces et légitimes. Dans votre camp, il y aura forcément plusieurs camps. L’opposition actera le crépuscule de ce magistère en ne faisant plus de vous son centre d’intérêt. Plutôt que de chercher à vous abattre, elle convoitera votre place.

Les parlementaires quitteront la Chambre d’applaudissements pour entrer dans celle des positionnements. Les maires ne vous seront plus affidés, ils iront plutôt s’affilier aux candidats à la présidentielle

Les médias d’ici et d’ailleurs ne s’intéresseront à vous que pour connaître votre choix intime sur les probables présidentiables. Parce que d’abord, une élection présidentielle se prépare deux ou trois ans à l’avance, les logiques politiques et médiatiques hâteront votre fin de règne.

Parce qu’ensuite n’ayant plus d’avenir, vous serez un homme du passé. Parce qu’enfin, l’ouverture de la pré-campagne présidentielle coïncide avec le temps des législatives prévues pour 2022, un choix cornélien se présentera à vous.

Tremblement de terre institutionnel

Sous ce rapport, il y aura deux cas : soit le peuple vous accorde une majorité parlementaire alors que vous êtes presqu’au bout de votre mandat, – une manière de vous rendre hommage – soit il donne sa confiance à l’opposition pour préparer l’avenir et, dans ce cas, nous serons en présence d’une cohabitation politique. L’arrivée d’une nouvelle majorité parlementaire hostile à votre politique entraînera un désaccord inédit au sein de l’exécutif.

IL Y AURA UNE CRISE DE LÉGITIMITÉ : UNE COEXISTENCE DE DEUX LÉGITIMITÉS CONCURRENTES

Alors que toutes les forces devront se rassembler pour relever les grands défis du Plan Sénégal Emergent 2, elles se défieront et se neutraliseront comme en toute période de cohabitation. Dans ce cas de figure, l’harmonie entre les majorités ne sera plus la norme. Il y aura une crise de légitimité : un conflit entre le législatif et l’exécutif, une coexistence de deux légitimités concurrentes.

C’est à ce niveau que s’ouvrira l’outre aux vents : allez donc demander à un Premier ministre issu d’une liste opposée à la politique du chef de l’État de conduire une politique qu’il dénonce ! Résultat : il y aurait un désaccord inédit entre les deux têtes de l’État. L’exemple le plus achevé de la dyarchie et de l’anarchie au sommet de l’État. Fatalement, ce sera un tremblement de terre institutionnel. Une crise sans précédent au Sénégal ? À Dieu ne plaise !

Monsieur le Président de la République, à mi-mandat, à l’image de Yayi Boni, Elen Johnson Sirleaf, ou encore François Hollande, Georges Bush et Barack Obama, vous assisterez à la diminution graduelle de votre influence politique et institutionnelle. Toute l’attention des observateurs et commentateurs de la vie politique sera rivée sur une pré-campagne sans précédent, pleine de rebondissements et de reniements.

Palais déserté

Vos Premiers ministres, vos grands ministres à fort potentiel électoral, vos ambitieux directeurs généraux, les commandants en chef et lieutenants de la coalition présidentielle voudront, à juste raison, s’émanciper. C’est ainsi qu’à mi-mandat, les intentions présidentielles naîtront au grand jour. Les alliances et les mésalliances domineront l’actualité. La plupart des alliés et obligés partiront avant terme. Les petits meurtres entre amis et les grandes trahisons entre copains feront les choux gras de la presse. Votre palais sera déserté. La fin de votre magistère se limitera à une sorte de figuration.

Ainsi donc vous fermerez la page la plus héroïque, la plus palpitante et la plus noble de votre vie publique. Vous confesserez quelques regrets et pleurerez en secret le mépris d’un bilan par endroits élogieux et controversé ailleurs. Le déclin sera pour vous une épreuve de vérité.

À votre couchant, vous n’aurez plus grand monde autour de vous. Jeune retraité de la vie politique, à 62 berges, sans avenir, l’histoire retiendra que n’étant pas fait pour des défaites électorales, le temps politique vous a défait. Une seule interrogation kantienne : resterez-vous indifférent à qui vous succédera ? 

Par Cheikh Omar Diallo

Docteur en Science Politique et expert en Communication écrite et orale, 

Fondateur et directeur de l’École d’Art Oratoire (In Jeune Afrique)

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