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Les révélations de Joseph Antoine Bell sur le début de carrière d'agent de Pape Diouf et leurs relations

Afrique Connection | 02 / 04 / 2020 à 09:42

Il a été le premier à voir ses intérêts être gérés par Pape Diouf en 1989. Ou plutôt, à l'origine de la reconversion dans le métier d'agent de l'ancien président de l'OM, qui n'était alors que journaliste sportif à Marseille. C'est en tout cas ce qu'avance Joseph-Antoine Bell, ancien gardien de l'OM et des Lions indomptables, très ému, au moment de se remémorer la disparition d'un ami qui est entré dans sa vie lors de la CAN 1984 remportée par le Cameroun.

Comment vous sentez-vous au lendemain de la disparition de Pape Diouf ?
Je vais bien parce que je suis debout. Mais je n’ai pas passé une bonne nuit. Je me suis réveillé très tôt. On n’imagine jamais ce genre de choses. 

Pouvez-vous détailler la relation que vous aviez avec Pape ? Tout le monde sait que vous étiez proches.

« C’était l’honnêteté, le courage de dire non à un ami. Il avait compris que la vérité finissait toujours par triompher. »

Aujourd’hui, il y en a qui pourraient être ses fils ou ses amis. Moi, je serais plutôt le père. J’ai une autre vision de lui. C’était l’amitié, la vraie, quand on n'attend rien de l’autre, avec Pape. À l’époque, j’étais donc footballeur professionnel, capitaine de l’OM et j’étais ami avec un homme qui vivait dans un HLM et qui travaillait pour le journal le moins coté de Marseille. On était tous les jours ensemble. Dans ces moments-là, vous voyez les gens comme ils sont. S’il avait été intéressé, ça se serait vu. À ce moment-là, vous partagez des valeurs qui vous lient. C’est grâce à ces valeurs-là que je lui ai proposé de devenir agent de joueur, et que par la suite, les autres joueurs l’ont apprécié. C’était l’honnêteté, le courage de dire non à un ami. Il avait compris que la vérité finissait toujours par triompher.

Vous l’avez donc aidé à mettre le pied à l’étrier dans ce monde-là.
Les premiers joueurs, Boli, Desailly, c’est moi qui les appelais. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque, et les plus anciens me comprendront : qui aurait fait confiance à un Noir, un Africain, pour gérer ton argent ? Même pas les footballeurs africains. C’était de cela dont on discutait au début : qui va vouloir te faire confiance ? Je n’avais pas particulièrement besoin d’un agent, mais lui, qui était simplement journaliste à La Marseillaise, avait besoin de quelqu’un pour le devenir. Donc, quand je vais pour signer à Bordeaux en 1989, je lui demande de venir pour qu’il soit sur la photo. Je lui ai dit : « Je ne peux pas appeler d’autres joueurs et leur dire de te prendre comme agent si tu n’es pas officiellement mon agent. » Claude Bez et Didier Couécou, les dirigeants bordelais de l'époque, ne le connaissaient pas évidemment. (Rires.)

Racontez-nous ce transfert.
Il ne savait pas vraiment comment se déroulaient les négociations.

« Pour tous les premiers joueurs que Pape a eu à gérer par la suite, j’étais toujours là, en sous-main. »

Honnêtement, il n’avait rien à dire et il suivait. Mais, il était là. Il était sur la photo et je pouvais dire ensuite aux autres qu’il était mon agent. D’autant que j’avais déjà négocié une bonne partie du contrat lors du jubilé d’Alain Giresse, où je m’étais rendu pour discuter avec Couécou avant que ce rendez-vous n'ait lieu. Pour tous les premiers joueurs que Pape a eu à gérer par la suite, j’étais toujours là, en sous-main. Avant les entretiens importants, on avait déjà discuté de comment il allait aborder la chose. Dès qu’il en sortait, il m’appelait. Ça a duré quelques années, et vu que c’était un type intelligent, il a rapidement compris comment ça marchait. On pouvait perdre de l’argent, mais on ne pouvait pas perdre la face. En réalité, un joueur peut perdre de l’argent sur un contrat qu’il finira par regagner par la suite. Le plus important, c’était la crédibilité. Si on était d’accord avec un club, on était d’accord. Il n’y avait pas de surenchère de voyous pour finalement envoyer un joueur ailleurs.

L’une des qualités de Pape, c’était son éloquence. J’imagine qu’elle l’a aidé à ne jamais perdre la face.
Absolument. Le fait qu’il sache écrire et parler d’une manière fabuleuse, ça facilite les choses. Lorsque vous arrivez devant un président que vous ne connaissez pas, avant même de commencer à entrer dans le vif du sujet, vous devez être capable de pouvoir avoir des discussions qui sont loin du football. Lui savait faire cela, et cela permettait d’entrée que son interlocuteur soit certain de ne pas avoir affaire à un con.

Vous vous souvenez de la première fois où vous l’avez rencontré ? C’était à Marseille ?
Ah non, c’était bien avant Marseille ! C’était en Côte d’Ivoire, lors de la CAN en 1984. Je jouais en Égypte à Al-Moqaouloun al-Arab. J’y étais avec les Lions indomptables, et lui envoyé spécial pour un journal qui s’appelait Jeux d’Afrique. Comme vous le savez, les Lions ont remporté cette CAN, et tous les bons journalistes ont fait un papier sur moi. C’est là qu’on s’est connus, et on avait échangé nos coordonnées comme ça. On ne savait pas qu’on se reverrait. Lui est donc rentré à Marseille, moi en Égypte. Mais lors de mon retour là-bas, le pays avait fermé ses frontières. Ils ne voulaient plus d’étrangers. Je débarque alors à Marseille, dans une ville où je ne connais personne. La seule à laquelle j’avais déjà parlé dans ma vie, c’était Pape Diouf.

J’imagine que vous avez tenté de renouer le contact rapidement avec lui.
Même pas ! À Marseille, tous les journaux comme Le Soir, La Marseillaise, Le Provençal, Le Méridional(la fusion des deux derniers a donné le quotidien La Provence en 1997, N.D.L.R.) et les radios comme RMC ou RTL étaient là tous les jours à l’entraînement de l’OM. Ils avaient tous un, deux ou trois journalistes dédiés à l’OM.

« Il ne pouvait plus m’interviewer car, à tout moment, il pouvait révéler des choses que je lui disais hors interview et il aurait pu me trahir.»

C’est pour ça que je n’ai pas eu besoin de le recontacter, je le voyais tous les jours ! D’ailleurs, à l’époque où je signe, Jean-Pierre Bernès n’était pas totalement convaincu par la pertinence de me prendre. Pape Diouf me connaissait, et lorsque j'ai pris du galon à l'OM, il titillait gentiment Bernès en lui disant : « Vous voulez que je révèle au monde entier la vérité ? Quand je vous avais parlé de ce joueur, et que vous m’aviez dit que vous n’en aviez pas besoin, alors qu'aujourd'hui, c’est votre capitaine ? » À force de se voir tous les jours à l’entraînement, on a noué des liens plus forts, et je le voyais aussi l’après-midi, après la sieste. C’est comme ça que Pape Diouf est devenu inutile pour son journal.

Pourquoi ?
Il ne pouvait plus m’interviewer car, à tout moment, il pouvait révéler des choses que je lui disais hors interview et il aurait pu me trahir. Ça lui arrivait, parfois, de me mettre en relation avec un journaliste, mais lui n’en faisait plus.

Vous parliez de quoi avec Pape Diouf ?
De tout. Pape Diouf est devenu agent, car notre amitié désintéressée ne pouvait être que quelque chose d’une clarté absolue. Sinon, elle n’existerait pas. Nous parlions de l’OM, de Tapie, d’Hidalgo, du Sénégal, du Cameroun, des jeunes, des moins jeunes... Pourquoi j’ai été amené à lui proposer de devenir agent ? Je vais vous le dire. À l’époque, il n’y avait pas de téléphone portable. Tous les après-midi, j’étais chez Pape à son bureau. Tous les journalistes, et ceux qui me cherchaient, savaient qu’à 16h, il fallait appeler au bureau de Pape pour me joindre. Des personnes qui avaient des problèmes m’appelaient, des dirigeants français qui avaient des soucis avec des joueurs africains m’appelaient. Lui était là et suivait toutes les conversations. C’est là que j’ai compris qu’il y avait un rôle à jouer pour lui, et qu’il était la personne parfaite pour le faire du fait de la confiance mutuelle qui règne entre nous.

C’était si dur que cela à l’époque, pour reprendre vos mots, de « faire confiance à un Africain » dans ce domaine ?

« Même, à l’époque, les Africains qui réussissaient, c’est parce qu’ils avaient une femme blanche. C’était soi-disant elle, la garante de leur stabilité. Moi, j’avais une femme noire, un fils noir et un ami noir. Donc maintenant, je voulais avoir un agent noir. »

Ce n’était pas imaginable. Un agent noir, ce n’était pas imaginable. Moi, gardien de but noir, c’était déjà quelque chose d’inimaginable. Ça n’existait pas, et le gardien noir ne pouvait pas avoir la technique, être leader, concentré pendant tout un match... Il n’y avait que des défauts. J’ai cassé ça, au point de devenir capitaine de l’OM. Même, à l’époque, les Africains qui réussissaient, c’est parce qu’ils avaient une femme blanche. C’était soi-disant elle, la garante de leur stabilité. Moi, j’avais une femme noire, un fils noir et un ami noir. Donc maintenant, je voulais avoir un agent noir. C’est pour ça qu’au début, Pape Diouf est devenu « agent de footballeurs africains » . Mais, en vérité, nous savions que l’intelligence n’était ni réservée à l’Afrique, ni à L’Europe. Dès que Pape Diouf a démontré ce qu’il savait faire avec les footballeurs africains, il n’y avait plus aucune raison qu’il s’arrête là. Grégory Coupet, par exemple, à Saint-Étienne, il n’a pas hésité à aller avec lui. Pape Diouf était à la hauteur, qu’il soit noir ou blanc.

Vous penseriez, à ce moment-là, qu’il deviendrait un président aussi marquant qu’il a pu l’être pour l’OM ?
Pape était marseillais, mais personne n’avait jamais imaginé qu’il deviendrait président de l’OM un jour. On vivait au jour le jour. J’avais deux coups de fil le soir, quand j’étais encore joueur à Marseille. Un appel de Bernard Tapie autour de 23h, qui pensait me mettre au lit. Et puis, juste après lui, j’avais un appel de Pape Diouf. On reparlait de ce que je venais de discuter avec Bernard, et on en rigolait. Ce qui fait qu’en plus d’être là tous les jours et d’être marseillais depuis plusieurs années, il connaissait tout de l’intérieur. Il était à la fois à l’extérieur et, via nos discussions, un peu à l’intérieur du club. Il avait tous les points de vue. Derrière, il devient agent et apprend comment on négocie dans le milieu du football. Une étape de plus. Et, aujourd’hui, on oublie qu’il entre à l’OM en tant que manager général (en 2004) ! Il avait comme président Christophe Bouchet, lui aussi ancien journaliste, et il a aussi appris auprès de lui. Le fait qu’il fût journaliste, comme lui, l’a aidé à démystifier le poste. C’est pour ça que, quand on y prête attention, la nomination de Pape Diouf à la présidence de l’OM l’année d’après n’a rien du hasard. Le jour où il devient président, tout le monde oublie ce cheminement et on a l’impression qu’un Noir est tombé du ciel pour devenir président de l’OM ! Eh bien non, pas du tout.

Il continuait de vous consulter lors de son mandat de président ?
Je ne l’ai jamais dit, mais je vais vous donner une anecdote. Nous sommes le 7 novembre 2004, jour de PSG-OM. Christophe Bouchet est donc président du club, Pape Diouf le manager général et José Anigo l’entraîneur.

« Je descends dans les vestiaires, et j’attrape Christophe Bouchet d’abord. Je lui dis... »

Fabrice Fiorèse fait son retour au Parc des Princes. Sarr Boubacar, qui est alors l’un des entraîneurs adjoints du PSG, m’invite au match, car je suis de passage à Paris. Je viens au match en tant qu’invité du PSG. Fiorèse est attendu de pied ferme par les supporters parisiens, et j’observe attentivement son cas, car jesais ce que ça fait, d’être accueilli par des supporters excités, lorsque j’étais revenu au Vélodrome avec Bordeaux. À la fin de ce PSG-OM, Marseille s’incline, et dans la loge où je suis, au Parc des Princes, tout le monde est désolé pour moi, car je suis identifié comme marseillais. Je descends dans les vestiaires, et j’attrape Christophe Bouchet d’abord. Je lui dis : « Christophe, dis-moi. Dans ta vie de journaliste, tu as interviewé Anigo combien de fois ? Comment tu m’expliques que, parmi tous les ancien marseillais, vous ayez pensé qu’Anigo serait le plus compétent pour diriger l’équipe ? » Je le laisse, puis je m’en vais trouver Pape Diouf. Je lui pose la même question qu’à Christophe. Il ne comprend pas où je veux en venir, et je lui explique ensuite comment ils ont perdu le match. Avant le coup d’envoi, les fans parisiens menacent Fiorèse qui veut montrer ensuite qu’il est courageux. Il joue, mais rapidement, il est pris en grippe sur chaque touche de balle. Et là, il commence à jouer à l’envers. Il commence à trop garder le ballon, pour montrer au public qu’il n’a pas peur des sifflets, pas peur au point de s’en débarrasser. Puis, il se fait tacler durement par Sylvain Armand. Armand s’est laissé emporter par le public et prend un carton rouge pour son tacle de sauvage. Je lui dis : « Anigo était venu pour prendre un point, mais jamais pour gagner. Après le tacle de Fiorèse, il aurait dû le sortir en prétextant la blessure. L’image du joueur aurait été préservée et tu en profites alors pour changer de tactique et jouer la gagne à 11 contre 10 ! » C’est pareil qu’à l’école.

Comment ça ?
C'est là où l'on voit que l’école et le football sont pareils. C’est toujours le temps qui fait la différence. Quand on vous donne un devoir de maths à faire en 2 ou 3h, la différence se fait par le temps. Certains commencent à écrire au bout de cinq minutes, d’autres à partir de 25. À la fin, certains finissent un quart d’heure avant, d’autres ne finissent pas. Certains se rendent compte immédiatement qu’ils n’ont pas compris, d’autres seulement chez eux. L’entraîneur anticipe sur ce que va être son match. Son rôle, derrière, c’est de surveiller. Si ça ne se passe pas comme il a anticipé, il doit rectifier. Or, ce PSG-OM a montré les limites de José. Il n’a pas compris ce qu’il se passait. Il avait anticipé en pensant jouer le nul, en pensant que Fiorèse tiendrait le choc, sauf qu’il n’avait pas son rendement habituel. J’ai fini par dire à Diouf : « Je regrette Pape, mais José n’est pas l’entraîneur qu’il faut à l’OM. » Quand ils repartent à Marseille, évidemment qu’ils en tiennent compte. Quelques jours après, José Anigo, le fils de Marseille, n’est bien entendu pas limogé sec. Mais il n'est plus l'entraîneur de l'équipe première, et nommé directeur sportif.

Pour finir Joseph, quel moment de vie avec Pape Diouf vous rappellerez-vous toute votre vie ?

« "Papa, si je ne fume pas aujourd’hui, c’est à cause de l’odeur de la cigarette de Pape !" »

Il y en a tellement... Je pensais que nous allions en écrire un livre, mais je ne sais pas si j’en aurais la force et la responsabilité en étant seul. Ce mardi soir, je parlais avec mon fils qui vit aux États-Unis et qui était dans le couffin lorsque je suis arrivé à Marseille. Mon fils ne fume pas, et je pensais comme tout père que c’était grâce à moi. Il m’a avoué : « Papa, si je ne fume pas aujourd’hui, c’est à cause de l’odeur de la cigarette de Pape ! » (Rires.) Au moment où je pleurais, il a réussi à me faire rire. Sofoot

 

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