TRIBUNE

Autopsie d’un « vote ethnique » au sortir de la Présidentielle 2019 au Sénégal

Afrique Connection | 07 / 03 / 2019 à 09:30

Alors que l’espoir d’un deuxième tour s’amenuise, le spectre d’une violence post- électorale avec son lot de contestations, de crispation et légitimation est conjuré, l’heure de tirer le bilan des péripéties de cette élection présidentielle 2019 est plus que jamais actuelle. Tel l’oiseau de Minerve qui ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit, nous entendons, par cette modeste contribution, nous envoler au-dessus des supputations de l’heure, du voyeurisme ambiant et des déclarations fauchées d’une ère post-électorale moribonde pour cogiter sur l’alerte de « vote ethnique » assortie de la mission d’observation de la société civile au sortir de l’élection présidentielle du 24 février 2019.

 

Dans nos propos, il s’agira d’abord de traquer le contexte de naissance du concept de « vote ethnique » dans l’histoire politique récente du Sénégal, ensuite d’analyser les évènements qui auraient précipité son usage pour la première fois dans le landerneau politique sénégalais pour, enfin, en tirer les conséquences.

D’emblée, tout en reconnaissant qu’il est difficile de sonder le cœur d’un sujet votant dans un isoloir, nous avouons que notre analyse sera viscérale. Autrement dit, le concept de « vote ethnique » que nous proposons d’analyser ici est sérieux, complexe et compliqué, nécessitant une étude sociologique beaucoup plus profonde. Faute de cela, nous nous contentons simplement de donner notre opinion citoyenne à la lumière des recommandations proposées par la mission d’observation de la société civile sénégalaise
  
L’élection présidentielle de 2012 est une étape charnière dans l’analyse du mobile discursif derrière l’usage du concept « vote ethnique » qui semblerait surgir comme un serpent de mer de l’électorat du 24 février 2019. Pure coïncidence? Véracité d’un fait avéré?  Simple répétition ou balbutiement de l’histoire? 
  
Tout compte fait, un regard rétrospectif sur le climat électoral du deuxième tour entre Abdoulaye Wade et Macky Sall en 2012 nous en informe plus au regard d’un dispositif discursif sectaire et ethnique aux allures dangereuses. Dans ce climat électoral assez tendu de 2012 marqué par un désir farouche de changement et une volonté ardente d’empêcher Maître Abdoulaye Wade de briguer un second mandat, le spectre de Langue d’Ésope, dans toute sa connotation négative, trouvait déjà une belle illustration dans les discours de campagne électorale de 2012. 
Il est bon de rappeler également que dans ce contexte électoral du deuxième tour de 2012, tout discours négatif était hélas permis pour affaiblir l’adversaire, le diaboliser, le déstabiliser politiquement. Les garde-fous de l’éthique politique et sociale étaient presque non-existants, les repères sociaux brouillés, tout était permis pour nuire son adversaire, pour le dénigrer. Sous cette optique, les étiquettes fusaient de partout « dévolution monarchique », « usurpation de pouvoir », « Y en a marre » et que sais-je encore ! 
  
Le pape du Sopi n’en pouvait plus avec cette campagne de calomnies nationale et internationale dont la tête de proue au niveau international était Souleymane Jules Diop depuis Montréal. Tel Attilas, dirait-on, là où Wade « passait un morceau du Sénégal semblait trépasser » pour reprendre les propres termes du pape de Sopi contre Abdou Diouf en 1988.  Coup de théâtre, cette fameuse formule dont s’est servie le président Wade lui-même pour qualifier son adversaire, Abdou Diouf, en 1988, venait de s’appliquer sur lui-même: une couche de la population sénégalaise avait assez de son régime. 
  
Atteint dans son for intérieur, humilié dans son combat politique, affaibli et avec pour seul projet de propulser son fils aux commandes de l’État, il fallait que l’homme trouvât une nouvelle narrative politique plus efficace que Sopi pour mieux communiquer avec son peuple. Bref, dans une tentative maladroite et peu orthodoxe pour mener le combat contre son adversaire Macky Sall, Wade surfait sur l’ethnie dans un meeting politique avec tous les dangers que cela pouvait entrainer comme conséquences. Ainsi l’éventualité d’un deuxième tour- avec son ancien directeur de campagne comme dauphin et potentiel nouveau locataire du palais présidentiel-sonnait-elle le glas de la fin du politiquement correct, du socialement acceptable et du culturellement relatif pour le pape du Sopi. Et pourtant l’homme, un croyant mouride, pouvait bel et bien se consoler et trouver refuge dans la béatitude des sourates à travers lesquelles le Seigneur communique avec son adepte qui sait bien entendre, écouter, discerner et lire ses signes face au désir humain d’autorité et de sa volonté de préservation éternelle du « pouvoir »:
  
  
 

سورة آل عمران ﴿٢٦﴾

  
"قُلِ اللَّهُمَّ مَالِكَ الْمُلْكِ تُؤْتِي الْمُلْكَ مَن تَشَاء وَتَنزِعُ الْمُلْكَ مِمَّن تَشَاء وَتُعِزُّ مَن تَشَاء وَتُذِلُّ مَن تَشَاء بِيَدِكَ الْخَيْرُ إِنَّكَ عَلَىَ كُلِّ شَيْءٍ" قَدِير"

Sourate Al-'Imran (verset 26)

  
Dis : « Ô mon Dieu, Maître de l'autorité absolue. Tu donnes l'autorité à qui Tu veux, et Tu arraches l'autorité à qui Tu veux ; et Tu donnes la puissance à qui Tu veux, et Tu humilies qui Tu veux. Tu détiens le Bien. Certes Tu es Omnipotent. » 
  
Il va sans dire que ces signes, l’homme les a lus auparavant dans ses longues années d’opposition, de privations et d’exil. Toutefois, comme tout homme, il a été atteint, lui aussi, par la maladie de la raison et du désir illusoire de vouloir être éternel.   
Tout compte fait, le chemin de l’homme a été long, paisible, voire triomphal à bien des égards et l’homme n’a pas démérité. Il a construit des ponts, des routes, des autoroutes, des aéroports, bref il est l’artisan d’un vrai État moderne. Nous, l’immigré, qui étions absent du Sénégal pour des raisons d’études jusqu’en 2015, pouvions constater des éléments palpables de ce nouvel État. Ironie du sort, il suffit d’analyser ses sorties incendiaires pour se demander si Wade n’avait pas aussi participé à la destruction d’une Nation et attenté à sa cohésion nationale en proférant ces mots à l’encontre de son adversaire : 
  
« […] Macky 2012 exhortait ses parents Haal Pulaar à voter pour lui ; ‘Si j’avais demandé aux wolofs de voter pour moi, uniquement pour moi et que les Diolas en fassent de même, où est-ce que cela nous mènerait? C’est irresponsable. Ce genre de discours ethiniciste ne doit pas passer car pour gagner une présidentielle, il faut avoir un programme […] (Dia, 2019; Diène, 2012). 
  
Ces propos, le pape du Sopi les avait-il prononcés simplement pour faire peur à son adversaire? L’avait-il fait pour le dénigrer, pour le mettre en mal avec le peuple ? En quoi ces propos du président Wade contre Macky en 2012 tiennent-ils pour vrais ou faux ? Est-ce l’histoire qui donne finalement raison à Wade avec le score de Macky avec plus 90% à Fouta au sortir de l’élection du 24 février 2019?   
  
Nous ne saurons malheureusement répondre à ces questions accablantes et troublantes. Nous laissons l’opinion publique sénégalaise apprécier leurs pertinences à y répondre à partir de leurs stations. 
Ce qui est évident c’est que le candidat sortant Macky Sall n’a nullement fait allusion à la question ethnique dans la conquête de son électorat au cours de sa compagne électorale, ni en 2012 ni en 2019. En revanche, cette sortie du pape du Sopi en 2012 qui, en confrontant les ethnies les unes contre autres (les Haal Pulaar, les Diolas et les Wolof) dans un meeting politique, couvait toute possibilité d’escalade ethnique. N’eut été les régulateurs sociaux qui travaillaient dans l’ombre et la perméabilité ethnique entre les différentes couches sociales, le Sénégal aurait pu basculer dans la violence à la Rwandaise. L’exception sénégalaise s’applique de nouveau en 2012, le démon de la division ethnique était exorcisé à coups de prières. De toute évidence, nous collaboration l’alerte de la mission d’observation de la société civile car le démon de la division ethnique est toujours présent dans landerneau politique sénégalais. Il est tapi dans l’ombre des détails des votes électoraux de cette présidentielle 2019. Ainsi, faut-il comprendre son origine pour pouvoir mieux le combattre dans son cheminement.  
  
Toute analyse nous amène à penser que ces propos d’Abdoulaye Wade qui avaient déjà trouvés son écho dans les mêmes propos d’ethnicisme du ministre de la Solidarité d’alors, Madame Aminata Dieng, auraient dû éveiller cette fibre ethnique qui, durant toute l’histoire politique du Sénégal, dormait tranquillement dans les tréfonds des consciences des sénégalais. En la réveillant dans l’espoir d’exposer les pratiques de son adversaire, le pape du Sopi aurait péché par simplification discursive et contribué à semer la graine d’une fracture ethnique qui, désormais, pourrait être un cancer dans le paysage politique sénégalais dans la conquête du pouvoir pour les années à venir. Le philosophe grec, Épictète, nous avertissait déjà en 80 après J-C. que les hommes ne sont pas troublés par les évènements mais par l’idée qu’ils s’en font. 
Nous souhaitons simplement que l’idée que les électeurs sénégalais en font du vote du 24 février 2019 et des votes futurs soit la meilleure, la plus juste et la plus éclairée loin des considérations ethnique et confrérique. Jacques H Paget, dans son fameux livre, le pouvoir de la force mentale, publié en 2013 affirme à juste titre que: « […] nous construisons notre réalité à partir des référents que nous possédons déjà […] ».  Ainsi que l’exprime aussi le théologien et philosophe français, Bertrand Vergely, dans cette magnifique formule : « […] nous créons ce que nous voyons […] » 
  
Pour réussir ce pari de réconciliation ethnique, il incombe aux politiques sénégalais de tenir un discours apaisé immunisé de toute considération ethnique et/ou confrérique qui pourraient saper l’unité nationale du pays. Il incombe à ceux ou celles qui détiennent les pouvoirs spirituels de prôner un discours de dialogue confrérique et ethnique.  Il incombe également aux journalistes d’éduquer le peuple sur le vrai sens du vote et passer au crible les programmes des candidats et organiser des débats d’idées loin des considérations personnelle, ethnique, confrérique et /ou géographique. Pour ce faire, il faut repenser la pensée politique au Sénégal dans son ensemble et l’asseoir sur une solide trilogie : une Idéologie politique, un Programme de gouvernement et un Projet de société
  
Toute campagne électorale bâtie aux antipodes de cette trilogie couve toujours les germes de la violence et les dangers d’un repli identitaire, ethnique, confrérique et géographique aux conséquences sociales désastreuses pour cette belle république du Sénégal de la Teranga que nous aimons tant et chérissons beaucoup. 
  
Vive le Sénégal uni dans une Afrique unie ! 
  
Dr. Moustapha Fall, 
Enseignant-Chercheur 
Université -Gaston Berger, 
Saint-Louis, Sénégal 

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