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Coronavirus: l’Afrique , le Gabon, enjeux d’une pénultième tempête ! (Par Mengue Meya'a)

Afrique Connection | 10 / 04 / 2020 à 08:49

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Mengue M’Eyaà Bonnet Présidente du Mouvement civique du Gabon Présidente du Mouvement civique des Femmes

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Si  « l’Etat en Afrique – la politique du ventre » de Jean François Bayard, « Affaires africaines » de Pierre Péan, ou les différents ouvrages d’Achille Mbembe, depuis « Afriques indociles » au « brutalisme » n’existaient pas, on pourrait croire que la note – courte et schématique -  du centre d’analyse de prévision et de stratégie  du Ministère des affaires étrangères français, intitulée « Effet pangolin : la tempête qui vient en Afrique ? », serait une analyse tout à fait nouvelle, et implacable,  sur le continent face à la menace du coronavirus. Or, la nouveauté est qu’elle ait été rendue publique, et que le diagnostic semble faire porter l’exclusivité des responsabilités sur le continent.
Ainsi, une pandémie, difficilement maîtrisable dans les grands pays industrialisés, arrive comme la pire catastrophe sur le continent africain.
Au centre de l’accusation, l’Etat! Il est un concentré d’intérêts masquant à peine les parts de ceux qui en ont la charge, des élites auto-proclamées, sommées de devoir s’occuper de leur population alors même qu’elles n’ont jamais imaginé un seul instant s’être maintenues au sommet du  pouvoir à cette fin.
Chacun semble découvrir que l’Etat en Afrique est une construction, un paravent, sans rapport direct avec l’intérêt général.  Bien sûr, des myriades de petits fonctionnaires tentent de faire vivre sa réalité, comme les instituteurs et institutrices,  dans les classes d’écoles surchargées, les personnels médicaux dans les dispensaires dépourvus de moyens, ou même dans les ministères.
L’ essentiel de la vie réelle se passe en dehors de l’État et de ses agents. Par exemple, les femmes actrices de l’économie informelle des marchés sont un maillon essentiel de la survie des populations dans les villes.
Au Gabon, les hôpitaux publics n’ont pas de matériels de soin. Les patients doivent être hospitalisés avec le matériel qui servira à les soigner. Il est impératif en général, d’acheter soimême les médicaments préalablement à son hospitalisation. Dans la grave crise du coronavirus actuelle, au dernier décompte, début avril 2020, il y aurait 21 lits de réanimation pour déjà 120 malades. Ceux-ci  n’ont pas développé heureusement la forme grave de la maladie, mais de manière intuitive, le nombre de lits de réanimation est insuffisant au Gabon (le nombre d’habitants est estimé entre 1,7 et 2 millions d’habitants).

Ainsi, dans une note du centre d’analyse, de prévision et de stratégie, du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, datée du 24 mars 2020, semi-officielle, non-classée confidentielle, distribuée et circulant très largement, le diagnostic est clairement posé. Les Etats africains ne sont pas armés pour faire face au plan sanitaire à la crise déclenchée par l’épidémie mondiale . « L’onde de choc à venir du Covid-19 en Afrique pourrait être le coup de trop porté aux appareils d’Etat. Le taux de médicalisation est quasi-nul et les systèmes de santé nationaux peuvent être considérés comme saturés d’o ce. L’Etat va faire massivement la preuve de son ffi incapacité à protéger ses populations. Cette crise pourrait être le dernier étage du procès populaire contre l’Etat, qui n’avait déjà pas su répondre aux crises économiques, politiques et sécuritaires. ».

En effet, la plupart des Etats ont une gouvernance illégitime, ce qui rend non crédibles les appels hygiénistes des dirigeants en direction des populations. S’ajoute à cela un sousdéveloppement des structures, des moyens et des compétences en général, résultat de gestions anciennes et récurrentes, pariant sur le sous-investissement de façon à dégager des ressources financières utilisées à des fins politiques. Une partie de la population ne peut se livrer aisément aux « gestes-barrières », dès lors que cette adaptation n’est déjà pas possible en situation normale (accès à l’eau potable dans tout le pays, habitat multiple et exigu rendant illusoire le confinement, modes de vie axés sur une organisation collective ). Le confinement en Afrique est en soi un défi tant il remet en cause la survie quotidienne des personnes.
L’Afrique de l’Ouest, rappelle la note d’analyse, est, de plus,  en face de crises politiques et de menaces de groupes rebelles islamisant ou proches de leurs mouvances. Les économies locales reposent déjà sur l’informel qui ne peut fonctionner en situation de confinement.
L’Afrique centrale, est-il précisé,  bénéficie de la rente pétrolière, mais, la chute continue des prix a diminué de manière importante les ressources, dont une infime partie était en fait orientée vers le développement.
En réalité, les « rentes » pétrolières ne bénéficient pas en temps normal aux populations. L’économie informelle permet aux populations de survivre comme en Afrique de l’Ouest. La captation prédatrice alimentant le train de vie des clans au pouvoir est impactée par la baisse du prix du pétrole car les ressources disponibles sont affectées en priorité au maintien des équilibres politiques issus des différents pactes de  corruption.
Dans la lutte contre le coronavirus, la note du centre  d’analyse du Ministère des Affaires étrangères et du Développement français , semble suggérer de contourner les Etats africains, sous-entendu les gouvernances inaptes, pour favoriser une communication en direction des populations par des institutions ou des groupes détenteurs de légitimité. 
Dans l’esprit des rédacteurs, il s’agit des églises (avec le risque d’accroître une sous-culture anti-intellectuelle et anti-scientifique), des diasporas (dont les régimes répriment les membres à leur retour dans leurs pays), des artistes ou sportifs populaires, des entrepreneurs néo-libéraux (l’imbrication des élites du business et du pouvoir est forte), ou des professions médicales de haut niveau existantes (esseulées dès lors qu’elles sont en dehors des cercles du pouvoir). La crise du coronavirus amène t’elle les acteurs français de l’action internationale à changer de paradigme ?
La visibilité et la reconnaissance des diasporas africaines sont de tout temps anecdotiques,  dès lors qu’elles ne sont pas en phase avec les régimes en place. C’est encore plus criant s’agissant des diasporas d’Afrique centrale. Ce constat va-t-il évoluer ?
La position du centre d’analyse du MAEDI sera-t-elle écoutée jusqu’au bout ou bien, s’agit-il d’une proposition d’orientation liée aux circonstances ? Le monde d’après le coronavirus serat-il le même dans la relation de la France avec le continent africain ?

La France a bâti au sortir de la seconde guerre mondiale un système de santé inclusif. Il n’existe dans aucun pays  africain, où règnent l’arbitraire, le pouvoir des clans parfois ethniques,  et  un monde de privilèges face à l’accès aux soins sur place. La plupart du temps, les élites auto-proclamées soignent les leurs en occident face au délabrement du système de soins local.
Les solutions proposées  ne sauraient totalement dé-responsabiliser la France  (dans son « précarré » France-Afrique) dans le soutien de régimes discrédités, qui ont à gérer une épidémie mondiale sur leur territoire.
Les alertes sur la gouvernance existent depuis la décolonisation dans les pays africains. Sans tous les citer, les élections frauduleuses se sont succédées au Gabon, au Cameroun, au Togo, avec l’aval de Paris, à chaque fois qui dépêchait des militaires pour venir en soutien des différents despotes. Elle ne peut donc dénoncer des Etats défaillants sans en prendre une part de responsabilité, ce d’autant plus qu’un sommet France – Afrique devait avoir lieu à Bordeaux en France  en juin 2020 avec les mêmes chefs des Etats élus, mal élus ou pas élus du tout.
La note du centre d’analyse a déjà circulé dans les chancelleries africaines conduisant à des réactions diplomatiques prudentes (Congo Brazzaville) ou opportunistes, comme celle du Président du Niger, appelant à un « plan Marshal pour l’Afrique », formule maintes fois rebattues sans trop de rapport avec la situation.
La question qui se pose est: Qu’est ce que l’Afrique peut faire pour elle-même plutôt que l’éternelle posture de la  politique de la main tendue vers l’Europe et le monde ?
A quand une mobilisation des savoirs et des savoirs-faire africains ?
A quand une traduction en langues locales des « gestes barrières »?
En effet, les structures sanitaires et l’encadrement médical ne pourront être renforcés que par l’acheminement de matériels médicaux depuis les pays occidentaux (respirateurs, masques), et une coopération  Sud-Sud , Nord-Sud accrue de la part des experts médicaux. Il y a longtemps que le continent aurait dû produire pour lui-même les masques, car nombre de pays sont potentiellement fournisseurs de coton, de caoutchouc, sans compter la pharmacopée utilisée par les grands laboratoires occidentaux qui déposent des brevets à partir de ressources présentes sur le continent et dont ils ne sont pas les propriétaires initiaux.
Concrètement, selon un rapport officiel reconnu par l’Etat gabonais, le pays connaît un sousdéveloppement médical caractérisé avec 3 médecins pour 10.000 habitants, la norme OMS étant de 10 médecins pour 10.000 habitants. Il y a environ 2.500 personnels para-médicaux, dont les infirmiers. Cet état ne dénombre pas le nombre de médecins et de personnels du secteur privé des cliniques et personnels libéraux.
Enfin, au vu du rapport officiel du Gouvernement, « La proportion du budget de l’Etat consacrée à la santé est de l’ordre  de  5%  du  budget  général  du  pays ». La  recommandation des Chefs d’Etats Africains en 2001 à Abuja, lors du sommet Africain sur le VIH/SIDA et les autres maladies infectieuses et des recommandations de l’initiative 20/20 qui demande que 20% des budgets des pays et 20% de l’aide publique au  développement  soient  alloués  aux services sociaux de base, notamment la santé et l’éducation.
Un autre rapport sous l’égide de L’UNESCO précise que 20% des femmes gabonaises ont eu à subir des violences de la part de leurs conjoints. Il est à craindre que la situation de confinement ait des conséquences désastreuses pour les femmes gabonaises. En France, il y a eu une explosion de +30% des violences conjugales dues au confinement. Le Gabon se vantait  de détenir sur son territoire  le CIRMF (centre international de recherche médicale de Franceville) depuis le début des années 80: un centre de recherche international, qui étudie les grandes infections de la planète comme le VIH, le virus H1N1, Ebola,  avec des spécialistes à la renommée internationale. Une trentaine de chercheurs ultra spécialisés se consacrent aux problèmes des infections.
Nous sommes au cœur du sujet de la pandémie actuelle quand on lit cet  extrait du dernier rapport d’activités du CIRMF :
«  La   majorité   des   épidémies   survenues   chez l’Homme pendant les 40 dernières années sont dues  à  des  agents  pathogènes  provenant  des forêts tropicales humides d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique. L’ampleur de la biodiversité qui caractérise ces forêts, l’abondance et la grande variété  des  espèces  animales  qui  peuplent  ces régions,     la     flore     dense, diversifiée     et abondante,  le  climat chaud  et  humide  sont autant  d’éléments  qui favorisent  le foisonnement   des   micro-organismes   et   qui orientent  leur  évolution  dans des  directions multiples.  L’objectif  ici  est  donc  de  mieux connaître  et  comprendre  cette extraordinaire diversité    microbiologique,    de    comprendre comment   elle   évolue   et comment   elle   se transforme pour pouvoir identifier, à l’échelle génomique, des éléments clés de l’émergence de nouveaux agents pathogènes chez l’Homme. (Page9)
Une équipe du CIRMF est justement dédiée à la recherche sur les Zoonoses virales et Pathologies de la faune et des animaux domestiques, c’est-à-dire la recherche  qui effectue  un inventaire  des  virus  qui  sont hébergés  par  les  animaux  sauvages  (rongeurs, chauvessouris,    grands    singes,   gibier)    et domestiques  (incluant  les  animaux  d’élevage) susceptibles d’être transmis aux êtres humains.
Faut-il s’étonner de son absence sur le sujet du coronavirus ? En effet, le pouvoir  semble le reléguer au rôle de producteur de tests et critiqué pour sa faible productivité. Mais, est-ce bien là son rôle ?
Au Gabon, la réponse publique des autorités face au virus a été d’instaurer un couvre-feu le soir à partir de 19 h. La pandémie ne commence pourtant pas son activité le soir. Il doit être clair que la restriction des libertés publiques saurait  aller au-delà des mesures sanitaires strictement nécessaires.
L’appel aux aides internationales doit donc être principalement converti en assistance matérielle des structures sanitaires, des hôpitaux et centres de santé, mais aussi du CIRMF, pour faire progresser la connaissance médicale. La question de l’annulation de la dette des Etats ne pourrait intervenir que s’il y avait un véritable contrôle international des ressources destinées à la santé publique.
La crise du coronavirus est un révélateur des dysfonctionnements des Etats sur le continent africain. La déficience de gouvernance, comme au Gabon, démontre que depuis longtemps, l’évolution d’une société ne peut s’envisager sans tenir compte des légitimités démocratiques et des contrepouvoirs qui en résultent. C’est une des conditions de l’acceptabilité des mesures sanitaires coercitives.
Enfin, au cœur  de ces problématiques mondiales de santé publique, il serait anormal de ne pas signaler les relents racistes qui surgissent à l’occasion de la crise du coronavirus et qui concernent l’Afrique et les Africains.

Ainsi, sur une grande chaîne d’information française, LCI, deux médecins, chercheurs, se sont autorisés à souhaiter que les corps des Africains puissent faire l’objet d’expériences et de tests de vaccination. Ainsi, des conclusions de ces tests, les éventuels succès seraient importés dans le monde occidental.
Jean-Paul Mira, chef de service de médecine intensive et réanimation à l'hôpital Cochin, demande:
 « Si je peux être provocateur, est-ce qu'on ne devrait pas faire cette étude en Afrique, où il n'y a pas de masques, pas de traitement, pas de réanimation, un peu comme c'est fait d'ailleurs sur certaines études avec le sida, ou chez les prostituées: on essaie des choses parce qu'on sait qu'elles sont hautement exposées. Qu'est-ce que vous en pensez ? ». Son collègue de l’INSERM de Lille,  Camille Locht, directeur de recherche, va dans le même sens :
« Vous avez raison, d'ailleurs. On est en train de réfléchir en parallèle à une étude en Afrique avec le même type d'approche, ça n'empêche pas qu'on peut réfléchir en parallèle a une étude en Europe et en Australie ».
De telles affirmations ont soulevé l’indignation et ont provoqué une réaction à la hauteur des déclarations de ces médecins. L’OMS a dû rappeler que la solution, si elle existe, concernera le genre humain dans son ensemble.
Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a dû faire une mise au point salutaire :
« Ce genre de propos racistes ne fait rien avancer. Ils vont contre l'esprit de solidarité. L'Afrique ne peut pas et ne sera un terrain d'essai pour aucun vaccin », a affirmé Tedros Adhanom Ghebreyesus, ancien chef de la diplomatie éthiopienne, au cours d'une conférence de presse virtuelle depuis Genève. « L'héritage de la mentalité coloniale doit prendre fin », a-t-il dit – La Tribune Afrique, 6 avril 2020
A cette occasion, on découvre que l’impensé colonial, mais aussi les pratiques nazifiantes, n’ont pas disparu dans la tête d’individus qui en principe appartiennent à une forme d’élite intellectuelle que sont les chercheurs en biologie ou en sciences médicales. Peu de réactions dans le monde politique français, et aucune action n’est engagée au plan judiciaire par l’autorité publique !
Le mouvement de « démondialisation », évoqué par le généticien Axel Kahn - relocalisation des productions de produits primaires comme les masques par exemple -  va sans doute être accéléré, dans le monde d’après,  en raison de la prise de conscience des impératifs de santé publique. Dans ces enjeux, le continent africain saura t’il prendre une place  afin d’assurer à chacun  l’exigence de santé à laquelle il a le droit ?
En définitive, le continent africain sera-t-il dans le « monde d’après » le coronavirus? L’Afrique est productrice de nombre de plantes utiles au monde entier qui sont à l’origine de médicaments.
Quel rôle prendra-t-elle dans la suite, ou pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Achille Mbembe: « L’Afrique va-t’ elle sortir de la grande nuit ? »

« La décolonisation africaine n’aura-t-elle été qu’un accident bruyant, un craquement à la surface, le signe d’un futur appelé à se fourvoyer ? » précise t-il, ou bien,  cette crise mondiale sera-t-elle une occasion pour l’Afrique et le Gabon de ne plus subir « l’effet pangolin » mais de l’anticiper pour agir ?
Paris, le 8 avril 2020.
Mengue M’Eyaà Bonnet

Présidente du Mouvement civique du Gabon

Présidente du Mouvement civique des Femmes

http://mouvementciviquedugabon2009.unblog.fr

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