Lilian Thuram: «Aujourd’hui, certains Français se considèrent plus légitimes que les autres»

Afrique Connection | 12 / 04 / 2017 à 09:34

Lilian Thuram est inquiet. Pour l’ancien défenseur des «Bleus», vainqueur de la coupe du monde de football 1998, la campagne présidentielle française se déroule dans un climat de peur croissante. Lequel creuse de dangereux fossés entre les Français

Un immeuble historique, au cœur du quartier intellectuel parisien de Saint-Germain-des-Prés. Au mur: une affiche d’époque du bureau recruteur des troupes coloniales françaises. Lilian Thuram affiche l’ancrage historique et social de sa fondation (www.thuram.org). Ambassadeur de la francophonie, l’ancien défenseur de la Juventus de Turin et des Bleus revient justement de Pékin, où les jeunes l’ont interrogé sur la présidentielle française.

Le Temps: Vous avez participé, fin février, à la manifestation de soutien au jeune Théo, violenté par la police à Aulnay-sous-Bois. La France de 2017 vous inquiète?

Lilian Thuram: Je suis inquiet parce que je vis, en 2017, dans une France où l’Etat, surpuissant, n’est jamais coupable. S’il n’y avait pas eu de vidéo à Aulnay, que se serait-il passé? Est-ce que Théo n’aurait pas été immédiatement présenté comme le coupable? La violence est de plus en plus installée dans les têtes. Peut-on accepter qu’en France, un syndicaliste de la police appelle les personnes noires «Bamboula»?

Le rapport à l’espace public n’est pas le même quand on est de couleur blanche ou non blanche, homme ou femme. Ce qui me semble dramatique aujourd’hui, c’est qu’on autorise les policiers à user plus facilement de leurs armes et à tirer, sans réaliser que cette violence va se retrouver dirigée, une fois encore, contre les plus pauvres et plus particulièrement contre les non-Blancs. Le rapport de la police aux plus pauvres raconte le rapport du pouvoir aux plus pauvres. Vous ne trouvez pas cela inquiétant, vous? Si vous ne le trouvez pas inquiétant, c’est parce que vous n’avez ni la couleur ni la classe sociale visées.

Cette dérive s’est accélérée ces dernières années?

Le discours de l’extrême droite s’est terriblement banalisé. Beaucoup de responsables politiques des grands partis ne rejettent pas de façon claire ce discours. La présence au second tour de la présidentielle de Marine Le Pen est d’ailleurs donnée comme acquise. Résultat: en 2017, certains Français se considèrent plus légitimes que les autres. Sur quoi se fonde cette légitimation? Sur l’apparence? On voit bien, aussi, que les Français croient de moins en moins en leurs élus. D’où le taux d’abstention, comme les hésitations. Par contre, les Français sont intéressés par la politique. On le voit à travers les mouvements citoyens qui, partout, essaiment et rassemblent pour agir dans tel ou tel domaine. Les politiques, très souvent préoccupés de leur seule apparence, n’ont pas le temps de connaître vraiment les problèmes des gens et sont dans l’incapacité de les tirer vers le haut. Ils ont oublié l’exemplarité.

L’exemplarité, c’est aussi un marqueur d’une identité apaisée?

Je suis un ancien joueur de football. Que demande-t-on aux sportifs de haut niveau, notamment parce qu’ils sont sous le feu constant des caméras? Etre des exemples, être intègres. C’est ce que les jeunes attendent de nous. Or nous ne sommes que des sportifs. Quid de l’intégrité chez les politiques? Je me mets à la place des parents qui enseignent à leurs enfants d’être honnêtes, de respecter les règles, etc. Vous imaginez ce qu’on met par terre lorsque des candidats aux plus hautes fonctions font le contraire? Aujourd’hui, l’un des candidats à la présidence est mis en examen pour «détournements de fonds publics» et l’autre ne répond pas aux convocations de la justice.

Il n’y a jamais eu autant de richesses dans le monde, mais on renvoie les pauvres contre les pauvres et il faudrait que les pauvres blancs passent avant.

Lilian Thuram

La France est à bout de souffle par manque d’honnêteté intellectuelle et de comportement. Je suis choqué par cette normalité des «affaires». Je me mets à la place des plus pauvres, des plus vulnérables qui, eux, n’ont pas les moyens de se défendre face aux représentants de l’Etat. Ils voient que certains politiques se poignardent les uns les autres, reviennent sur leurs paroles données, etc. Or l’on m’a enseigné que la politique, c’était la défense des valeurs et non le narcissisme. Comment ne pas être inquiet, dans ce contexte, pour la cohésion nationale?

Vous vous battez contre les discriminations. Or vous avez le sentiment que celles-ci progressent. Ce n’est pas désespérant?

Non, les discriminations régressent, et les études le montrent. De plus en plus de personnes de couleur blanche reconnaissent qu’il n’est pas juste d’être avantagé du seul fait de leur couleur de peau; de même que certains hommes ont compris qu’il était injuste de dominer les femmes. Mais malheureusement, beaucoup veulent rester dans une domination liée à l’histoire et à la culture. Surtout en période de crise. Il n’y a jamais eu autant de richesses dans le monde, mais on renvoie les pauvres contre les pauvres et il faudrait que les pauvres blancs passent avant.

Vous posez des questions dérangeantes. Or vous demeurez pourtant très populaire en France…

Ces questions ne sont pas dérangeantes. Cela doit faciliter la compréhension de ce que nous sommes en tant qu’individus, en tant que Français, en tant qu’êtres humains, à savoir les fruits d’une histoire. J’essaie, avec ma fondation, de déceler la complexité des choses, de favoriser les questionnements sur le fond. L’idée de la fondation, c’est de démonter les mécanismes de domination. Certains essaient de nous vendre un discours simpliste, or la réalité est complexe. C’est pourquoi les discours simplistes sont très dangereux en ce qu’ils veulent faire croire qu’il y aurait des «nous» et des «eux».

Source: letemps.ch

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