interview

Mamane : “On ne peut faire de l’humour que sur l'endroit où l’on vit”

Afrique Connection | 12 / 04 / 2019 à 07:19

L’humoriste nigérien, qui œuvre depuis plusieurs années à la reconnaissance des artistes africains, lance un festival qui les met sur le devant de la scène.

près deux Sans visa, pourquoi revenez-vous à Paris avec un festival entièrement consacré à l’humour africain (Comédie festival africain) ? 
Cela fait partie d’une stratégie imaginée avec mon complice Jérémy Ferrari. Avec Sans visa, nous voulions voir s’il y avait une attente, et c’est le cas ! Nous avons fait complet à l’Européen et au Trianon. Ça nous a encouragés à aller plus loin. Le public français, issu de la diaspora ou non, est sevré d’humour venant d’Afrique depuis trop longtemps. On a senti son désir de voir sur scène des artistes qui parlent de leur continent et donnent leur vision du monde. CFA est là pour combler ce vide.

Quels objectifs vous êtes-vous fixés ? 
Jérémy Ferrari et moi avons la même personnalité. Nous voulons faire rire, mais toujours en intriguant les gens et en parlant de choses sérieuses. Notre objectif est d’enfoncer le clou, d’imposer dans le paysage la voix de ces humoristes africains qui vivent et travaillent en Afrique, et qui, après le festival, vont rentrer chez eux ! J’insiste pour rassurer votre ministre de l’Intérieur [rires] !

“Raconter ces gens qui veulent quitter leur village ou leur pays à cause de la misère ou du terrorisme est aussi une manière de parler de l’état du monde.”

Plus sérieusement, on ne peut faire de l’humour que sur l’endroit où l’on vit. On ne peut pas résider à Paris et prétendre écrire des sketchs sur le quotidien des habitants de Kinshasa. Mais CFA n’est pas pour autant un festival destiné à un public issu de la diaspora africaine. Il est international, car les sujets le sont ! Notre but est de montrer que l’humour est quelque chose d’universel, sans couleur de peau et… sans passeport !

Les humoristes programmés abordent frontalement, mais surtout différemment, des sujets sensibles comme le racisme, l’immigration, le terrorisme, la corruption…
Le fait même de vivre en Afrique et de parler de son quotidien sur scène est une forme d’engagement. C’est décrire l’état des transports en commun, les coupures de courant, les difficultés pour aller à l’école ou de ne pas pouvoir payer les soins les plus élémentaires. Raconter ces gens qui veulent quitter leur village ou leur pays à cause de la misère ou du terrorisme est aussi une manière de parler de l’état du monde.

Le parlement du rire est désormais diffusé sur Clique Tv depuis janvier 2019; cela aide-t-il à diversifier le public ici en France selon vous ?
On l’a vu à Sans visa à l’Européen ou au Trianon, une large partie du public n’est pas issu de la diaspora mais bien franco-français, et ça ne m’étonne pas. La France est un pays ouvert et tolérant. Les extrémistes et les racistes font beaucoup plus de bruit que la majorité silencieuse. Aujourd’hui quand on parle de majorité silencieuse on pense aux fachos mais c'est une erreur ! La majorité silencieuse c’est la France qu’on aime, ouverte et tolérante, qu’on retrouve en Afrique, au Maghreb et dans les rues de Paris, les salles de spectacles. 

De nombreux humoristes français issu de la diaspora comme Fary, Fadili Camara, Donel Jack’sman, Shirley Souagnon ou Lenny M’bunga se frottent de plus en plus à leur africanité, et parlent ouvertement des conditions de vie des noirs en France. Quel regard portez vous sur eux ? Des connections peuvent-elles être possible dans le cadre des prochaines éditions du festival ? 
C’est une bonne chose que ces humoristes-là abordent ces sujets, ça veut dire que leur africanité est devenue quelque chose de vital pour eux. Pendant longtemps ça pouvait être considéré comme un sujet de moqueries. ils faisaient tout sur l’injonction du « intégrez-vous » qui au final revenait à dire « désintégrez votre africanité ». Là, ils la réclament de plus en plus car l’Afrique s’organise, elle devient de plus en plus forte. Dans le football, les joueurs africains sont très demandés, dans le rap également, aujourd'hui c'est au tour des humoristes. La voix de l’Afrique se fait de plus en plus entendre.

Après l’Afrique du Sud en 2015, le Montreux Comedy Festival vient d’organiser sa première édition à Abidjan. L’Afrique est-elle le futur de l’humour ?
Je suis revenu en Afrique en 2011 car j’y croyais déjà à l’époque. Je mène ce travail avec les humoristes d’Afrique depuis des années. C’est une manière de contribuer au développement du continent, de lutter contre l’émigration et de donner un avenir aux jeunes comédiens. Mon but est de leur montrer que l’humour est une profession et qu’ils peuvent en vivre en restant chez eux, d’autant que le vivier de talents est énorme. On est d’ailleurs sur le point d’ouvrir une école de formation à l’humour, la première du continent. Je suis très optimiste. Ce n’est que le début. telerama

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