Paris : l’enfer de la prostitution d’un réseau nigérian devant la justice

Afrique Connection | 14 / 05 / 2018 à 07:31

Elles étaient mineures ou tout juste majeures. Elles ont été violées et contraints de se prostituer dans le nord de la capitale par des Nigérians. Le procès s’ouvre ce lundi.

 

Recrutée en 2011 au Nigéria sous prétexte de faire des études en France, « Anita », 19 ans, est acheminée en France en avion via la Turquie et Londres. A l’arrivée dans l’appartement d’un couple, en région parisienne, où d’autres filles sont présentes, « Mama Alicia » lui annonce qu’elle doit se prostituer pour rembourser une dette de 60 000 € et organise elle-même une cérémonie de « juju » (NDLR : d’allégeance). « Je me suis mise à pleurer, mais les autres filles m’ont expliqué qu’elles aussi se prostituaientet que ce n’était pas grave. Que je devais le faire. » Le procès de ses tortionnaires, les Authentic Sisters — un groupe de femmes compatriotes des victimes, installées en France, et dirigé de main de maître par Happy Irorere, dite Mama Alice, avec la complicité de son époux, Mark — s’ouvre ce lundi à Paris et jusqu’au… 30 juin.

Au rythme de quinze clients par jour, au Bois de Vincennes (XIIe) — mais aussi pour certaines à Château-Rouge, Marcadet (XVIIIe) ou de la porte de Clichy (XVIIe) — Anita remettra 39 000 € au couple en un an et demi. La première fois qu’elle tombe enceinte, « Mama Alicia » la force à prendre des comprimés pour avorter. La seconde fois, en 2014, elle décide de fuir, aidée par une association, et de porter plainte. « J’ai cessé de leur donner ce que je leur devais. Ils ont fait assassiner ma mère par les Ayelalas (les sorciers) au Nigéria. C’est ma sœur qui me l’a appris. »

« Rose » n’a que 17 ans lorsqu’elle est amenée en France, avec trois autres filles, début 2012. « (Ils) m’ont dit que je n’irai pas à l’école, que j’étais là pour de la prostitution. Je ne savais pas ce que c’était. J’étais vierge. […] Le lendemain un homme est venu. Il a commencé à me caresser. J’ai crié. Happy est venue et m’a dit de ne pas crier. (L’homme) m’a bandé les yeux. Il m’a fait perdre ma virginité. Je suis tombée malade, je saignais […] Au bout de deux jours, j’ai dû partir à Château-Rouge. […] Début 2015, un jour je suis partie. Je me sentais vide. Ma vie ne servait plus à rien. »

« Mon premier rapport a été avec un client »

Leur passeur les avait surnommées « Ise » et « Babe ». Ces deux sœurs, vendues par leur mère, ont été acheminées en France à l’automne 2015 par la route des migrants, en bateau depuis la Libye jusqu’à l’Italie. La cadette n’a alors que 16 ans. Elle raconte qu’elles ont dû se prostituer en Libye pour payer la suite du voyage : « Mon premier rapport a été avec un client ». A leur arrivée à Paris, elles sont exploitées par une autre « mama » du groupe des Authentic sisters, qui a « investi » sur elles via leur « tontine » (caisse collective). Hébergées chez leur proxénète, les deux filles doivent non seulement rembourser leur dette mais payer l’électricité et cotiser à la tontine. Elles sont envoyées se prostituer dans la cage d’escalier d’un immeuble de Trappes (Yvelines), dans des foyers africains pour 10 € la passe, à Villemonble (Seine-Saint-Denis) ou Porte de Bagnolet (XXe). L’expert psychologue qui a examiné Babe en 2017 constate « un état de stress post-traumatique encore assez sévère ». Elle est « très affectée d’avoir compris le rôle de sa mère et de (sa proxénète) à son égard. Elle se sent trahie. » Le Parisien 

 

Le cyberproxénétisme en plein essor

 

« L’audience qui s’ouvre ce lundi, est exceptionnelle et emblématique des pratiques nigérianes en matière de proxénétisme, souligne Julia Rigal, en charge du pôle juridique de l’association Equipes d’action contre le proxénétisme (EACP), partie civile dans le procès des Authentic Sisters. Exceptionnelle par sa durée, mais aussi la qualité de l’enquête qui mène 16 membres de cette organisation devant le tribunal. Les peines risquent d’être très élevées. » Pour autant, les réseaux n’ont pas disparu de la capitale : ce sont toujours les Nigérians qui sont à la tête des groupes les plus puissants et les plus importants, devant les réseaux de proxénétisme roumains, dont l’organisation est familiale. « Mais ces derniers semblent moins actifs, souligne Julia Rigal. Le cyberproxénétisme, en revanche, est en plein essor : beaucoup d’organisations ont migré vers Internet, pensant assurer leur tranquillité. »

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