entretien avec l'une des veuves de l'ancien Président de Guinée-Bissau, Nino Vieira, assassiné en 2009

Nazareth Vieira : « La condition d'une paix durable en Guinée-Bissau est la manifestation de la vérité sur l'assassinat de mon mari (…) Je ne veux pas être Présidente pour me venger »

Afrique Connection | 16 / 10 / 2017 à 07:31

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Nazareth Vieira, veuve de l'ancien Président de Guinée-Bissau, João Bernardo dit « Nino » Vieira, assassiné en mars 2009.

Nazareth Vieira est l'une des veuves de l'ancien Président de Guinée-Bissau, João Bernardo dit « Nino » Vieira, assassiné le 2 mars 2009. Pour la première fois depuis de nombreuses années, elle a décidé enfin de sortir de son silence. Afrique Connection fait partie des deux médias qu'elle a rencontrés en exclusivité. C'est une femme déterminée à rentrer dans son pays, mais surtout à "connaître la vérité". Après le dépôt par ses avocats d'une requête auprès de la Cour de Justice de la CEDEAO, à Abuja (Nigeria), Nazareth Vieira réclame un procès au plus vite. Pour pouvoir faire son deuil. Pour mettre fin aux « mensonges » qui, dit-elle, entourent l'assassinat de son mari. Pour pouvoir dire devant le tribunal toutes ces « choses » qu'elle connaît sur l'assassinat de son mari. Dans son exil français, avec ses trois enfants, elle dit ne pas se sentir en sécurité. Malgré la distance. C'est pourquoi, pour préserver sa sécurité, nous ne dévoilerons pas le lieu où cet entretien s'est tenu. Retenez juste que nous avons rencontré Nazareth Vieira la semaine dernière, quelque part en France. Des circonstances de l'assassinat de Nino Viera à sa probable candidature à la présidentielle de Guinée-Bissau en 2009, en passant par sa situation personnelle, elle raconte tout. Sans langue de bois. Entretien.

 

Pourquoi avez-vous aujourd’hui décidé de parler de l'assassinat de votre mari, l'ancien Président de Guinée-Bissau, João Bernardo Vieira, après plusieurs années de silence ?

J'ai besoin de connaître la vérité sur l'assassinat de mon mari. Je connais beaucoup de choses. J'aimerais que le procès ait lieu tout de suite. Il y a une requête qui a été déposée à Abuja (à Cour de Justice de la CEDEAO, NDLR), et il y a eu des échanges sur le dossier entre Abuja et mon pays, la Guinée-Bissau. 

« Mon mari a ainsi été obligé de dévier son vol et de rentrer directement en Guinée-Bissau. À son arrivée, il n'y avait ni le Premier ministre ni aucun ministre pour l'accueillir » 

Pouvez-vous revenir sur les circonstances de l'assassinat de votre mari ?

Mon mari était en séjour en France. Sur le retour, il avait prévu de passer par la Guinée-Conakry pour assister à la cérémonie du 40e jour après le décès du Président Lansana Conté. Mais entre temps il a obtenu des informations sur une réunion qui s'était tenue en Gambie et qui portait sur un projet de son assassinat. Je ne peux pas dire tous les détails ici. J'ai hâte de pouvoir le dire devant le tribunal, et c'est pourquoi j'exige un procès au plus vite.

Mon mari a ainsi été obligé de dévier son vol et de rentrer directement en Guinée-Bissau. À son arrivée, il n'y avait ni le Premier ministre ni aucun ministre pour l'accueillir. Il a été accueilli par seulement quelques militaires. Ce qui est inadmissible à l'endroit d'un Président de la République en fonction. Il m'a alors appelée pour me prévenir de ce qu'il se tramait en Gambie, au cas où il lui arriverait quelque chose.

Voilà pourquoi aujourd'hui j'exige aujourd'hui que la Gambie soit impliquée dans le dossier sur l'assassinat de mon mari.

Vous-voulez dire que la Gambie a joué un rôle déterminant dans l'assassinat de votre mari ?

Exactement ! Je ne peux pas tout dévoiler. J'ai eu des gens de la CEDEAO qui m'ont promis que justice sera faite. Je rappelle que si la Guinée-Bissau fait partie de la CEDEAO, c'est grâce à mon mari qui a signé l'accord. Une fois, j'ai envoyé des questions à la CEDEAO concernant l'assassinat de mon mari. Je ne veux pas qu'on me pousse à parler, sinon je serai en mesure de commencer par dire ce qu'il s'est passé pendant la guerre de 1998. Si la CEDEAO considère vraiment que la Guinée-Bissau en est membre, il faut alors qu'elle organise le procès de mon mari. La CEDEAO connaît très bien ce qu'il s'est passé.

Quand vous dîtes que la Gambie est impliquée, vous pensez forcément à Yaya Jammeh ?

Il était le Président de l'époque. Aujourd'hui il ne l'est plus. Il faut que la Gambie nous ouvre les portes. Je vous ai parlé de cette réunion qui s'est déroulée en Gambie. Je connais très bien des Bissau-Guinéens qui ont pris part à cette réunion de Banjul au cours de laquelle l'assassinat de mon mari a été planifié. Aujourd'hui je demande donc au Président Barrow de bien vouloir collaborer dans la manifestation de la vérité sur l'assassinat de mon mari. Je veux qu'il nous facilite l'accès à tous les éléments, pour que la justice soit équitable.

Vous voulez dire que la vérité sur l'assassinat de Nino Vieira se trouve en Gambie ?

Oui, en Gambie. Commençons par chercher cette vérité là-bas.

Il 'est pas fréquent de voir un procès sur l'assassinat d'un Président…N'êtes-vous pas en train de remuer le couteau dans la plaie ?

Je suis veuve, mère de trois enfants. Pour qu'il y ait la paix en Guinée-Bissau, et une réconciliation, il faut commencer par le procès du Président Viera qui a été assassiné en plein exercice de ses fonctions. Nous ne pouvons pas parler de paix durable sans un procès sur cet assassinat. Il y a eu tellement de mensonges tout autour de mon mari que ce serait là une belle occasion de connaître la vérité. Il s'agit quand même d'un Président qui a été assassiné. Il n'était pas uniquement mon mari. C'est lui qui a proclamé l'indépendance de la Guinée-Bissau. C'est le promoteur de la démocratie en Guinée-Bissau. Il était le deuxième chef de guerre d'Amilcal Cabral. Il a perdu onze ans de sa jeunesse. Il était toujours le commandant en chef.

«Je vous le jure sur Dieu : je n'ai plus jamais eu aucun homme dans ma vie, à plus forte raison qu'un mari (…) On m'a cherchée partout pour soi-disant me remettre des milliards. Mais j'ai refusé » 

Le procès serait aussi l'occasion pour moi de m'exprimer en tant que veuve. C'est trop facile d'attribuer le tort à un Président. Un Président est toujours entouré d'hypocrites. Pour qu'il ait une paix durable, une réconciliation proprement dite, il faut absolument que le procès de mon mari, le Président Nino Vieira ait lieu au plus vite. 

Pour que vous puissiez aussi faire votre deuil ?

Oui, pour que je puisse aussi faire mon deuil. Parce que jusqu'à présent je n'ai pas fais mon deuil. Cela fait bientôt neuf ans que mon mari a été assassiné, et je ne me suis toujours pas remariée. Je vous le jure sur Dieu : je n'ai plus jamais eu aucun homme dans ma vie, à plus forte raison qu'un mari. Je n'en veux plus. Je veux juste que justice soit faite.

Dans quelles conditions vivez-vous en France ?

Quand mon mari a été assassiné, on m'a cherché partout pour soi-disant me remettre de l'argent, des milliards. Mais j'ai refusé, parce que tout simplement l'argent ne peut pas faire revenir mon mari en vie. J'ai préféré traversé le désert. On me proposait cet argent pour que je garde mon silence. Moi, je leur ai tout simplement demandé pourquoi ils ont assassiné mon mari. Ils savaient très bien que je connais les vrais assassins de mon mari.

Et qui sont-ils ?

Attendons le procès !

Qui vous a proposé de l'argent ?

Attendons le procès! 

« Ne pensez-vous pas donc que je ne sois incontournable pour la paix dans ce pays. Mais ils ne veulent de ma présence en Guinée-Bissau (…) Tout simplement parce que je connais la vérité»

Vous dîtes que le procès sur l'assassinat de votre mari est la condition sine qua non d'une paix paix durable en Guinée-Bissau. Pourtant, vue de l'extérieur , on a comme l'impression que la situation est stable par rapport aux années précédentes….

Vous pensez que tout va bien en Guinée-Bissau alors que Madame Nazareth Vieira est ici et ne peut pas rentrer dans son pays? Non, je pense qu'avant de parler de stabilité en Guinée-Bissau, il faut d'abord que tous les citoyens à l'étranger aient la possibilité de rentrer sans être inquiétés. Surtout ceux qui n'ont pas choisi l'immigration. Moi, personnellement, je n'ai pas choisi l'immigration.

Après les élections en 2014, j'ai envoyé une lettre ouverte dans la presse. J'ai félicité tout d'abord le Président Mario, j'ai félicité aussi Domingos Simos Preira, qui est d'ailleurs le Secrétaire général du PAIGC. Je n'ai pas eu de réponse, je n'ai pas eu un seul geste en retour. Plusieurs fois, j'ai voulu représenté la Guinée-Bissau à l'extérieur. Je suis une intellectuelle. J'ai quand même créé une école francophone en Guinée-Bissau, en attribuant 40 places aux enfants des pauvres et 11 aux fils de militaires. Par exemple, les deux filles de Monsieur Ansumana Mané (ancien chef d'état-major de l'armée Bissau-guinéenne, tué le 30 novembre 2000, NDLR) faisaient partie de mon école. Ses enfants mangeaient à la même table que les miens. J'ai tout fait pour qu'il y ait la paix en Guinée-Bissau. Ne pensez-vous pas donc que je ne sois incontournable pour la paix dans ce pays. Mais ils ne veulent de ma présence en Guinée-Bissau.

Selon vous pourquoi ils ne veulent pas de votre présence en Guinée-Bissau ?

Tout simplement parce que je connais la vérité, que je suis une femme de vérité, que je veux toute la lumière (…)

J'ai envie de rentrer dans mon pays. Ma valise est prête. Il faut que tous les Bissau-Guinéens qui sont à l'étranger puissent rentrer et participer au développement socio-économique de notre pays. Ce pays appartient d'abord à ses fils. Mais pour moi, aujourd'hui, il appartient plutôt aux étrangers. Nous voulons rentrer, mais nous ne pouvons pas.

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João Bernardo dit « Nino » Vieira

 

Vu la proximité des peuples bissau-guinéens et sénégalais, avez-vous discuté de cette situation avec le Président sénégalais Macky Sall ?

Une fois j'ai rencontré l'ambassadeur du Sénégal à Paris, Paul Badji. J'étais trop contente, d'autant qu'on avait échangé en créole. Je lui ai parlé de l'assassinat de mon mari et je lui ai dis que je souhaitais en parler aussi avec le Président Macky Sall. Il m'a fait des promesses. Mais c'est resté des promesses.

Et le Président guinéen Alpha Condé, qui a été impliqué un temps dans la résolution de la crise dans votre pays ?

Non ! Non ! (…) Vous savez après l'assassinat de mon mari, j'ai voulu me présenter aux élections parce que je savais qu'on avait assassiné un innocent. Mais on m'a déconseillée de le faire.

Avez-vous renoncé à ce projet ?

Non, pas du tout ! Je suis une candidate incontournable.

Vous voulez dire que vous serez candidate à la prochaine élection présidentielle dans votre pays ?

Parlons d'abord de l'assassinat de mon mari. Les élections c'est dans deux ans, il y a donc du temps. Après un procès équitable, je serai en mesure de prendre une décision par rapport à ma candidature. Ce n'est pas la volonté qui me manque. Et je répète : je suis une candidate incontournable. Je suis une candidate pour la paix, la réconciliation. Je ne veux pas être à la tête de ce pays pour me venger Non, pas du tout. Je suis une femme de Dieu. Je suis pour le pardon. Mais il faut que les Bissau-Guinéens puissent connaître la vérité sur l'assassinat de mon mari (...)

J'en profite aussi pour dire que si un jour je parviens au pouvoir, je travaillerai avec tout le monde. Mais il faut commencer par le procès de mon mari (…)

Depuis 2008, mon mari savait déjà qu'il serait assassiné. Mais j'aimerai dire ici qu'il n'a jamais commandité la mort du général Tagma Na Waé (assassiné la veille de l'assassinat du Président Viera, NDLR). Le général Batista Tagmé Na Waie (le chef d'état-major de l'armée, tuée le 1er mars 2009, soit à la veille de l'assassinat du Président Vieira, NDLR) était un papa pour moi. Au retour de mon mari en 2005 j'ai été lui remercier pour ce qu'il a fait pour mon mari. Mais il y a tellement de choses qui ont été racontées au général concernant mon mari et vis versa. C'est comme ça qu'ils ont réussi à assassiner le général Tagmé Na Waie, afin de pouvoir assassiner le Président Nino Vieira. 

« Le PAIGC est à l'origine de l'assassinat de mon mari. Pour cela, je dois le récupérer (…) les Présidents sont toujours entourés d'hypocrites » 

Si demain vous-vous décidiez à être candidate à la présidentielle, ce serait une candidature indépendante ou sous la bannière du PAIGC ?

Ce serait sous la bannière du PAIGC bien sûr, parce que je suis militante du PAIGC. Je ne quitterai jamais ce parti. Ce parti est à l'origine de l'assassinat de mon mari. Pour cela, je dois récupérer ce parti, qui est le parti de mes ancêtres. Et c'est grâce à ce parti que mon mari a pu continuer son combat pour l'indépendance de notre pays, après l’assassinat d'Amilcar Cabral (père de l'indépendance de Guinée-Bissau et du Cap-Vert, NDLR). C'est pour tout cela que j'aimerai rentrer dès maintenant. Il faut que ceux qui sont à la tête de ce parti comprennent une chose : le parti PAIGC n'est pas une petite maison. C'est un parti qui a une histoire (…)

On m'appelle tous les jours pour me raconter ce qu'il se passe en Guinée-Bissau. C'est l'occasion de demander au Président Vaz de chercher à connaître pourquoi il y a assez souvent des soulèvements populaires. La jeunesse est l'avenir de ce pays. À ce titre, je souhaiterais qu'il reçoive tous ces jeunes en colère, ceux qui sont au Portugal et en France, leur demander ce qui ne va pas. Nous avons toujours besoin des idées contraires aux nôtres pour pouvoir faire avancer un pays. Mais, comme vous le savez, les Présidents sont toujours entourés d'hypocrites. Des gens qui ne disent que « oui, Monsieur le Président ». Avec mon mari, c'était pareil (…)

On ne peux pas continuer à laisser dire n'importe quoi, soi-disant que Nino Viera a été assassiné par un groupe de militaires. C'est archi faux. Et c'est pourquoi j'exige un procès (…) Il a été assassiné par des étrangers. Quelques responsables du PAIGC ont organisé l'assassinant. Leurs intérêts étaient surtout financiers.

Propos recueillis par Thierno DIALLO, Afrique Connection

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