sept ans avant Bercy, il y avait eu le consulat

FLASH BACK : le jour où Madame Mbacké était dans le camp des perturbateurs...et que ses adversaires politiques avaient voulu lui « faire sa fête »

Afrique Connection | 16 / 10 / 2018 à 09:37

L'accrochage entre opposants au pouvoir de Macky SALL et des militantes de l'APR France, samedi 13 octobre à Paris-Bercy, en marge d'un concert du chanteur sénégalais Pape Diouf, continue de faire les choux gras de la presse sénégalaise en ligne. Ces incidents suscitent aussi beaucoup de commentaires et de Facebook Live sur les réseaux sociaux.

 

A ce titre donc, ils vont sans doute trouver une bonne place dans les annales de l'histoire politique sénégalais en France. Mais aussi spectaculaire soit l'opération « enfarinage » qui a offert son buzz à cet accrochage entre militants de camps adverses, ce face à face va cependant difficilement supplanter une autre légendaire « bagarre » entre opposants sénégalais à Paris et membres du parti au pouvoir. C'était il y a un peu plus de sept ans (31 mai 2011). Le cadre avait comme nom le consulat du Sénégal à Paris, dirigé à l'époque par Léopold Faye. Les acteurs pris en grippes, chahutés: une délégation de grandes autorités sous le magistère d'Abdoulaye Wade, conduite par la troisième personnalité de l’État, en l'occurrence Pape Diop à l'époque président du Sénat.

Ce jour-là, il n'y avait certes pas de farine, mais c'était plus viril. Le point commun entre ces deux événements et qui est le prétexte de ce clin d'oeil à l'histoire? Madame Mbacké; hier (31 mai 2011 au consulat) dans le rôle d'une perturbatrice teigneuse prête à casser...les gens du pouvoir, aujourd'hui (13 octobre 2018 à Bercy) cible à son tour (avec des dizaines d'autres femmes de l'APR France) de la furie d'adversaires politiques.

LE CONTEXTE

En cette période de mai-juin 2011, c'est à dire à huit-neuf mois de l'élection présidentielle de 2012 qui consacrera l'avènement de Macky SAll à la magistrature suprême, le pouvoir et l'opposition au Sénégal sont à couteaux tirés. Le Président Wade, suspecté de chercher des voies et moyens pour se faire succéder par son fils, le « super ministre »Karim Wade, est de plus en plus contesté et défié par son opposition. Une opposition où s'est désormais bien installé un certain Macky Sall, son ancien Premier ministre et ancien Président de l'Assemblée nationale, qui a démissionné du parti de Wade, le Pds, depuis fin 2008 pour créer le sien, l'Apr.

A cette époque, toutes les mesures du Président Wade sont systématiquement rejetées par l'opposition, la société civile, mais aussi et surtout la rue. D'ailleurs le 23 juin 2011, interviendra ce fameux jour qui restera à jamais gravé dans l'histoire du Sénégal : alors que les députés sont réunis pour voter le très contesté projet de loi sur le ticket présidentiel (un président et un vice président), perçu par l'opposition et la société civile comme une « volonté cachée » de Wade de passer le pouvoir à son fils Karim, des milliers de manifestants ont campé devant l’hémicycle pour exiger le retrait du projet. Ce qu'ils obtiendront en fin d'une journée émaillée d’affrontements avec la police.

C'est dans ce bouillant contexte qu'Abdoulaye Wade envoie à Paris une délégation de grandes autorités pour préparer la diaspora à une autre mesure également très controversée.

Ainsi, six mois seulement après avoir retiré un décret instituant un système de contrôle et de tarification des appels internationaux entrants au Sénégal, le président Wade revient à la charge et cette fois pour de bon. Ce malgré le niet catégorique de la diaspora. Mais avant de (re)sortir son décret, Wade a envoyé une mission à Paris pour expliquer aux Sénégalais le bienfondé de sa décision. La rencontre s'est tenue le 31 mai 2011 au consulat du Sénégal à Paris, rue Hamelin, à l'époque dirigé par Lépold Faye qui laissera sera sa place à Amadou Diallo, en 2012.

Afrique Connection vous replonge dans cette fameuse et très houleuse rencontre qui restera à jamais gravée dans l'histoire de la politique sénégalaise en France

La délicate mission est conduite par le président du Sénat, Pape Diop, qui était flanqué du ministre de la Communication, Moustapha Guiraasy, du ministre conseiller et porte- parole de Wade, Sérigne Mbacké Ndiaye, du conseiller à la présidence, Alioune Diop, du conseiller à la primature, Khaly Niang, du président de l'ASCOSEN mais aussi conseiller économique et social, Momar Nado, du 3e vice-président de l'Assemblée nationale, Amadou Ciré SALL.

Afrique Connection vous replonge dans cette fameuse et très houleuse rencontre qui restera à jamais gravée dans l'histoire de la politique sénégalaise en France. Pour ce faire, nous republions ici le reportage que votre serviteur avait fait ce jour-là, pour le compte du journal Le Quotidien dont nous étions le correspondant permanent en France. Les observateurs et autres initiés remarqueront que la plupart des acteurs dans ce reportage (Madame Mbacké, Tamsir Faye, Barési Faye...), ce 31 mai 2011,  sont aujourd’hui dans les sphères du pouvoir. D'autres (Pape Diop, Moustapha Guirassy, Awa Kane ...) sont dans l'opposition depuis la défaite de Wade en 2012, et cherchent à revenir au pouvoir mais en ordres dispersés; ou sont déjà dans le camp du pouvoir à la faveur de la transhumance (Amadou Ciré Sall, conseiller du Premier minstre...) ou estampillés proches du pouvoir actuel mais sans portefeuille officiel (Sérigne Mbacké Nidaye). Il y a aussi des acteurs qui, au début de la gouvernance de Macky SALL en mars 2012, étaient dans son camp, mais se revendiquent aujourd'hui de nouveau dans l'opposition (Doro SY). 

Par Thierno DIALLO, Afrique Connection 

Voici notre reportage publié dans le journal Le Quotidien le 3 juin 2011

L'OPPOSITION LES ATTENDAIT DE PIEDS FERMES AU CONSULAT

Les minutes d'enfer de Pape Diop , Moustapha Guirassy et Sérigne Mbacké Ndiaye...

Séigne Mbacké Ndiaye a le sourire. Il a sans doute aussi la chair de poule en entendant ses frères libéraux entonner des « Sopi! Sopi! Sopi! », en guise d'accueil de la délégation venue de Dakar. Il est 18 heures passées lorsque le ministre conseiller fait son entrée dans la salle de réunion du consulat du Sénégal à Paris, aux côtés de Pape Diop, Moustapha Guirassy, Alioune Diop, Khaly Niang. Ils avaient donné rendez-vous à la communauté sénégalaise pour leur informer de la décision de l’État de récupérer une part dans les recettes que génèrent les appels téléphoniques entrant au Sénégal. Après plus d'une heure de retard, la réunion peut en fin commencer. Le consul Léopold Faye s'apprête à ouvrir la séance. Soudain, du fond de la salle, Mamadou Lamine Bara Cissé dit « Barési », chef du Jef- Jel en France, et Tamsir Faye, leader des jeunes de l'Apr, entonnent un « Sangalkham! Sangalkham! » qui sera vite repris par certains de leurs camarades de l'opposition. Le ton est donné. Le protocole est bouleversé. Les manifestants protestent contre le décès de Malick Ba, tombé sous les balles d'un gendarme.

À leur slogan, des militants libéraux répondent par des « Sopi! Sopi!». Cris, insultes, engueulades, empoignades: à partir de ce moment, la cacophonie et le désordre règnent dans l'absolu. Les conférenciers ne maîtrisent plus leur chronogramme. Du présidium, ils assistent, impuissants, à ce spectacle. La main droite sur le menton, Moustapha Guirassy a même l'air inquiet. Ils laissent passer la tempête pour délivrer leur message. Ils étaient sans doute prévenus de l'hostilité du sol parisien.

Sorti momentanément, le consul revient le téléphone collé à l'oreille. Appelait-il la police? En tous cas il n'y aura pas de CRS sur les lieux. Alors, dans ce brouhaha, les gendarmes du consulat tentent tant bien que mal de remettre de l'ordre, de façon pédagogique. Mais rien n'y fait, les opposants tiennent à aller au bout de leur plan de perturbation. De la guerre des slogans, les deux camps passent à une bataille rangée, les uns voulant évacuer les autres de la salle. « Nous sommes tous des Sénégalais, personne ne va sortir d'ici », lance Madame Mbacké, la responsable des femmes de l'Apr. « Le lendemain qu'ils ont tué quelqu'un ils viennent ici nous présenter un projet mafieux », tonne Tamsir. « Cette réunion n'a aucune importance pour les Sénégalais, elle n'aura donc pas lieu ici », menace, de son côté, « Barési ».

« Vous êtes indignes »

Après plus d'une demi heure de désordre, les manifestants reviennent à de meilleurs sentiments. Il est 19h09, la réunion peut alors commencer. Sur exigence de l'opposition, une minute de silence sera respectée en hommage de Malick Ba de Sangalkham. Pape Diop se lance ensuite dans son opération d'  « associer » la diaspora dans la décision de l’État. Les membres de l'opposition font l'effort de l'écouter, mais ils ne sont guère convaincus. De temps en temps, un cris isolé interrompt le président du Sénat. La fin de son discours sonne comme une remontrance: « Je pense que ce n'est pas en venant perturber une réunion qu'on peut agrandir ou massifier son parti. La politique c'est un problème d'idée, ce n'est pas un problème de force physique, ce n'est pas une question d'invectiver les autres, chacun peut le faire. Il faut savoir se comporter, garder son calme.. Défendez les idées de votre parti mais ce comportement là est indigne des sénégalais. »

Suffisant pour faire ressortir les manifestants de leurs gongs. « C'est vous qui êtes indignes », coupe Madame Mbacké à l'endroit de Pape Diop. C'est le retour du désordre et autres insultes entre militants. Quelques minutes après, le président du Sénat réussit à conclure, pour ensuite introduire Moustapha Guirassy. Mais le porte- parole n'a pas de parole à porter, arguant qu'il n'a « pas d'autres choses à ajouter après tout ce qu'a dit le président ». Sérigne Mbacké peut alors se lancer. Il aurait sans doute pu imiter le ministre de la communication, puisqu'il a récolté une litanie de noms d'oiseaux. « Corrompu! Corrompu !» , « Traître! Traître! »... « ça fait rien », répond t-il en tentant de faire profil bas.

Après les officiels, la parole est maintenant au public. « Mais c'est que les associations qui ont droit à la parole », prévient le consul. L'opposition ne l'entend pas de cette oreille. De nouveaux incidents éclatent. Dans ce brouhaha, ceux qui auront le micro parleront...dans le vide. Au milieu d'un attroupement, Madame Mbacké dit à un libéral qu'elleconnaît bien le Pds pour y avoir milité depuis son jeune âge, avant d'aller à l'Apr. « Menteuse », réplique la sénatrice Awa Kane à l'extrémité de la table de séance. Remontrance d'Amadou Ciré Sall, le 3e vice- président de l'Assemblée nationale, en colère: « toi aussi, tais- toi, tu es sénatrice tu ne dois pas parler comme ça ». Dans ces nouvelles empoignades, des femmes du Pds veulent « faire sa fête » à Madame Mbacké.

La vice- consul Athia AW Niang: « Nokklen ko »

De l'autre extrémité de la table de séance, la vice- consul Athia Aw Niang, s'approche en faisant mine de calmer une de ses camarades. Elle chuchote à son oreille: « nokklen ko » (frappez- la). Mais le gendarme qui est juste à côté ne la laissera pas passer. Au même moment, Un responsable du Ps, Doro Sy, on ne sait par quel miracle, hérite du micro. Debout juste en face des conférenciers, il lance: « il n'y a plus de confiance entre l’État sénégalais et les Sénégalais. Quand vous parlez d'affecter des financements aux émigrés on ne vous croit pas. L’État du Sénégal est en déphasage avec le peuple sénégalais. La diaspora dit qu'elle ne veut rien de ce qui vient de l’État du Sénégal. Ce n'est pas vous qui pouvez porter des projets novateurs... » Le ministre conseille Alioune Diop ne le laissera pas continuer. Il bondit de sa place et cherche à venir en découdre avec le socialiste. Il est retenu par Sérigne Mbacké Ndiaye. Il ne reste plus au ministre qu'à injurier Doro Sy qui réplique, et à qui on arrache finalement le micro. Une nouvelle bataille rangée s'en suivit dans la salle entre militants. Plus personne n'écoute personne. La réunion termine en queue de poisson. Il est 21 heures passées, Pape Diop et cie peuvent monter dans le bureau de la vice- consul pour enfin souffler, avant de faire le point avec la presse.

Sous l’Alternance, les différents ministres des Sénégalais de l'extérieur, Sada Ndiaye notamment, ont été « malmenés » ici par une opposition déchaînée. Mais de mémoire de sénégalais de Paris, jamais une autorité n'a eu un accueil aussi hostile. Sans doute, dans leur longue carrière politique, cet épisode de l'enfer parisien restera à jamais gravé dans la mémoire de la deuxième personnalité de l’État et de ses accompagnateurs.

Thierno DIALLO, correspondant permanent à Paris

Top 10 + Populaires

Afrique Connection TV