Entretien avec l’ancien président du Bénin, chef de la MOEUA en GUINEE EQUATORIALE

Thomas Boni Yayi : « L’alternance peut aussi paraître comme un mécanisme qui vient détruire les acquis »

Afrique Connection | 21 / 04 / 2016 à 03:56

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L'ancien président beninois, Thomas Boni Yayi

Quelques jours seulement après avoir passé le témoin à son successeur à la présidence béninoise, Thomas Boni Yayi a été nommé par l’Union africaine pour conduire sa mission d’observation électorale pour la présidentielle en Guinée Equatoriale. Dans cet entretien qu’il nous a accordé à Malabo l’ancien président béninois définit les contours de sa mission. Thomas Boni Yayi a également donné son point e vue sur la limitation des mandats en Afrique, tout en expliquant pourquoi il n’a pas modifié la constitution de son pays pour pouvoir rester au pouvoir.

Qu’est-ce que cela représente pour vous de conduire la mission d’observation de l’Union africaine pour l’élection présidentielle de la Guinée-Equatoriale, moins d’un mois après avoir quitté le pouvoir au Bénin ?

C’est un sentiment de satisfaction puisque je me rends compte qu’en réalité que notre contient est à l’écoute des talents pour régler les affaires de nos pays. On me demande de me mettre au service d’un peuple frère, le peuple de la Guinée Equatoriale, à travers son président, Teodoro Obiang Nguema, qui aujourd’hui s’investit pour créer complètement les conditions de renforcement de la sécurité humaine dans son pays.

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Que faut-il attendre de votre mission ?

C’est une tradition ! L’Afrique a toujours évolué et étudié un certain nombre de comportements. L’Afrique peut répondre au rendez-vous mondial et prendre sa place au concert des Nations, doit partager les valeurs du monde libre. Peut-être, naturellement, à sa manière. Je veux parler, par exemple, de son attachement à la démocratie. Parce que nous croyons que cette démocratie est absente dans nos valeurs. Non, elle y a été toujours été. Peut-être que c’est la manière qui est différente.

L’Union africaine a toujours envoyé une mission d’observation dans les Etats membres à chaque fois qu’un peuple est appelé à élire démocratiquement son premier responsable, c'est-à-dire le premier magistrat du pays. Je me retrouve donc ici en Guinée Equatoriale à la tête d’une mission d’une quarantaine de membres venus d’une quinzaine de pays du contient. C’est pour vous dire l’importance que nous accordons à cela.

Comment va se dérouler votre mission ?

Nous allons travailler sur la base des principes fondamentaux : la Charte africaine de la démocratie, des élections et de gouvernance, la Déclaration de l’Union africaine sur les principes régissant les élections démocratiques en Afrique, le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, sans oublier les principes fondamentaux attachés aux observateurs internationaux, parce que l’Afrique veut se mettre aussi à l’heure international.

La délégation va suivre tout le processus électoral. Il est prévu que nous rencontrions chacun des candidats, le président de la Commission électoral, le président de la République parce qu’il est également candidat…

« C’est la Guinée Equatoriale qui va gagner lorsqu’il y aura la paix. Et il y aura toujours la paix. Il faut que les perdants puissent féliciter le gagnant, et que nous repartions avec le sentiment d’un travail bien achevé parce que nous aurons réussi à mettre ensemble tous les candidats  qui accepteraient de travailler ensemble… »

Nous ne sommes pas du tout venus dans l’esprit de donner des leçons. C’est un rendez-vous du donner et du recevoir, d’échange d’expériences.

Nous venons de rencontrer le président de la Commission électorale, qui nous a dit ce qui est prévu. Nous avons demandé le cadre juridique qui guide l’organisation des élections en Guinée Equatoriale. Nous allons ainsi confronter ce que l’Union africaine a fait et ce que définit ce cadre juridique. On verra donc les points forts et les points faibles, de manière à ce que, dans tous les cas de figure, nous veillions à ce que ce soit un processus paisible et  transparent. Après, c’est la Guinée Equatoriale qui va gagner lorsqu’il y aura la paix. Et il y aura toujours la paix. Il faut que les perdants puissent féliciter le gagnant, et que nous repartions avec le sentiment d’un travail bien achevé parce que nous aurons réussi à mettre ensemble tous les candidats  qui accepteraient de travailler ensemble, parce qu’ensemble ils seront plus forts pour continuer l’œuvre de construction de ce pays qui, pour moi, est la source du continent.

C’est vrai qu’il y a cette manne pétrolière, mais il faut reconnaître que mon cher frère le président Obiang Nguema s’est investi pour créer les conditions de renforcement de la sécurité humaine aux équato- guinéens. Et je crois qu’après les élections il faut éviter de remettre en cause les acquis, faire en sorte qu’ensemble tous les fils équato-guinéens puissent continuer cet élan qui a été pris dans un cadre beaucoup plus rapide, de manière à ce que les défis qui attendent le pays soient réglés ensemble. Je fais allusion à  la paix, à la stabilité, à la sécurité, à une meilleure gouvernance, à la stabilité financière, à la stabilité macroéconomique, etc.

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Vous avez quitté le pouvoir après vos deux mandats sans modifier la constitution pour pouvoir se représenter. Avez-vous des conseils à donner à vos homologues qui tripatouillent la constitution pour rester au pouvoir ?

 Je ne suis pas là pour donner des leçons. Chaque pays a ses spécificités. J’ai suivi un pays dont je préfère taire le nom. Nous sommes incompris. La plupart de nos constitutions ont adopté le principe de révision. Par exemple, la constitution de mon pays peut faire l’objet de révision mais à condition de ne toucher à trois points : l’intégrité du territoire, la laïcité de la République, et le régime démocratique. La limitation des pouvoirs peut faire l’objet de révision. Donc ne nous trompons pas. Si un pays a mené de manière consensuelle, de manière démocratique- et j’en connais qui ont fait ça- avant  d’ouvrir l’opportunité de retoucher la constitution, je pense que ça fait partie de l’esprit de la démocratie.

L’alternance en tant que telle, parlons-en. Si un président peut faire mieux, qu’on le laisse le soin. Si le peuple dit qu’il est efficace pour nous aujourd’hui … (il ne termine pas). Parce que la démocratie ce n’est pas du vent. La démocratie doit pouvoir nourrir, soigner, alimenter la question de l’élimination de la pauvreté. Si  elle s’inscrit dans cette perspective, il appartient au peuple de décider. Donc il faut absolument que nous connaissions nos spécificités.

L’alternance peut aussi paraître comme un mécanisme qui vient détruire les acquis lorsque le président est à l’écoute du peuple, et que le peuple estime que ce président-là doit continuer. Parce qu’en son temps le peuple continue de se nourrir, de s’habiller, de s’éduquer, se soigner.

« Je pense qu’il y a un débat que nous devons faire en matière de limitation des mandats. Non pas que je regrette. J’ai fait ce que la constitution m’a prescrit »

Prenons le cas de l’Allemagne. Peut-être que ma sœur Merkel va postuler pour un quatrième mandat. Avant elle, il y a Kohl qui a fait quatre ou cinq mandats. Est-ce qu’on a dit que la démocratie allemande ne marche pas ? Je ne pense pas.

Donc, je pense qu’il y a un débat que nous devons faire en matière de limitation des mandats. Non pas que je regrette. J’ai fait ce que la constitution m’a prescrit. C’est de mon devoir de respecter le peuple béninois, parce que c’est le peuple qui l’a arrêté de manière consensuelle. Je crois que le Président Tanon dit qu’il y aura la réforme des institutions. Il y aura un débat. La recommandation que je lui ferai c’est d’éviter les exclusions. Il faut que tous les fils du pays soient associés pour sauver l’intérêt général. L’essentiel est que les institutions fonctionnent. Qu’elles soient des institutions fortes dirigées par des hommes de qualité.

J’ai fait les deux mandats. Je peux ajouter que je suis le seul président depuis les indépendances à prévenir le peuple béninois je m’en vais après mes deux mandats. Suffisamment à l’avance. En avril 2011, lors de mon investiture pour mon second mandat, j’ai dis devant dix chefs d’Etat, que c’était mon second et dernier quinquennat. Mieux, je l’ai répété partout : aux Nations Unis, à l’Unions africaine, à la Maison Blanche, à l’Elysée, dans les grandes chancelleries, etc.

Nous avons réussi à bonne date les élections, dans la paix. Le nouveau président élu au terme du processus est venu au Palais de la République et nous avons fait la passation des charges dans la joie. Ce qui a suscité l’admiration d’ailleurs de la communauté internationale à travers des lettres de félicitation des Nations Unis, des Etats-Unis, de la France, etc. (…)

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Je pense qu’aujourd’hui tous les chefs d’Etat sont conscients de la nécessité de renforcer la sécurité humaine pour leur peuple. Parce qu’une démocratie qui ne nourrit pas, qui n’assure pas la stabilité, ne garantit pas la paix, la sécurité, qui bafoue la bonne gouvernance c'est-à-dire qui fait la prime à l’impunité, à la corruption…cette démocratie est véritablement un poison pour le peuple.

Propos recueillis par Thierno DIALLO, envoyé spécial à Malabo

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