Lahouari Addi, un sociologue algérien de la diaspora, révèle les coulisses du fonctionnement du pouvoir de Bouteflika et de la nomination du nouveau Premier ministre

Afrique Connection | 21 / 08 / 2017 à 09:52

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Lahouari Addi, Professeur de sociologie à Sciences Po Lyon

En Algérie, l'actualité a été marquée ces derniers jours par le limogeage, mardi 15 août, du Premier ministre Abdelmadjid Tebboune, trois mois seulement après sa nomination. Il a été remplacé par Ahmed Ouyahia », jusqu’ici chef de cabinet du chef de l’État.

Dans la presse algérienne, le limogeage de Tebboune a été attribué à des lobbys affairistes qui auraient exigé son départ. Mais Lahouari Addi, professeur de sociologie à Science Po Lyon, ne semble pas croire à cette hypothèse.

« Je ne crois pas que les hommes d’affaires ont la capacité politique que leur prêtent certains articles de presse. Dans cette crise, ils ont exploité les clivages entre les différents centres de décision de l’Etat », explique t-il dans une interview accordée à notre confrère Maghreb Émergent.

"C’est le scénario égyptien. Pour éviter ce scénario, Sellal a été relevé de ses fonctions et remplacé par Tebboune dont la feuille de route contient deux points : rétablir l’équilibre de la balance du commerce extérieur et diminuer les subventions de l’Etat."

 

Lahouari Addi de poursuivre : « Pour comprendre cette situation, il faut revenir sur les causes du départ de Sellal et son remplacement par Tebboune. Celui-ci a été chargé d’une mission claire et simple : mettre de l’ordre dans les importations et résoudre la question difficile des subventions aux produits de première nécessité. Cette mission est devenue indispensable du fait que les réserves financières de l’Etat sont passées en quelques années de 180 à $110 milliards de dollars. Cela signifie que si la balance du commerce extérieur continue d’être déficitaire à ce rythme, l’Algérie empruntera de l’argent au FMI à partir de 2022-2023 pour importer des biens alimentaires. Le régime aura perdu sa marge de manœuvre pour résister aux pressions politiques des USA et de l’UE pour introduire les réformes qu’ils souhaitent. C’est le scénario égyptien. Pour éviter ce scénario, Sellal a été relevé de ses fonctions et remplacé par Tebboune dont la feuille de route contient deux points : rétablir l’équilibre de la balance du commerce extérieur et diminuer les subventions de l’Etat. »

Dans le même entretien avec notre confrère Maghreb Emergent, Lahouari Addi a également soutenu ne pas croire du tout que c'est le Président Bouteflika qui ait limogé son ancien Premier ministre.

« Je ne le crois pas, et beaucoup de gens à Alger se demandent si Bouteflika est au courant que Sellal n’est plus Premier ministre. Ses capacités physiques et mentales ne lui permettent pas de suivre l’actualité et encore moins de prendre des décisions importantes. Ceci dit, même s’il n’était pas malade, la désignation du Premier ministre lui échapperait, car elle ne relève pas des attributions réelles du Président. En Algérie, la Présidence est la façade légale par laquelle transitent des orientations et des choix politiques opérés en amont. La péripétie de cette fameuse directive présidentielle révélée par la seule chaîne TV Ennahar confirme cette caractéristique du pouvoir d’Etat. La question à poser est : pourquoi la présidence n’a pas utilisé le canal de l’APS comme d’habitude? La réponse est que le centre de décision qui contrôle l’APS aurait refusé de publier cette directive parce qu’elle n’avait pas le consentement de tous les centres de décision. J’émets l’hypothèse que cette directive n’est pas venue de la présidence, mais elle a créé le fait accompli. Les autres centres de décision ne pouvaient pas se permettre d’entrer publiquement en confrontation les uns contre les autres. Ce serait trop dangereux pour le régime et pour le pays. »

"La légende, car c’est une légende, que le Président et son frère décident de tout, permet de fixer le mécontentement sur ces deux personnages, et de détourner l’analyse sur les causes de l’inefficacité de l’administration gouvernementale"

Le sociologue de conclure par ce drôle de fonctionnement du pouvoir :  

« Je vous dirais que les centres de décision sont tous d’accord pour qu’en apparence le Président de la république exerce les prérogatives que lui donne la Constitution. Il est même théoriquement le Chef suprême des armées. Formellement, l’Algérie est un pays dirigé par un Président qui a tous les pouvoirs. Mais la réalité est autre et l’Etat algérien ne fonctionne pas à la Constitution. L’Algérie n’est ni un régime présidentiel, ni un régime parlementaire. Les rapports d’autorité dans la sphère de l’Etat ne sont pas institutionnalisés. Sinon un député ou un maire auraient une légitimité et une crédibilité politique ; or ce n’est pas le cas. Par ailleurs, la légende, car c’est une légende, que le Président et son frère décident de tout, permet de fixer le mécontentement sur ces deux personnages, et de détourner l’analyse sur les causes de l’inefficacité de l’administration gouvernementale. Il faut savoir qu’il y a des gens qui sont payés par le budget de l’Etat pour dire que tout ce qui arrive c’est la faute du Président et de son frère qui ont pillé les caisses de l’Etat. Mais même Bouteflika et son frère acceptent de jouer le rôle de personnages autocrates et corrompus, en contrepartie de privilèges matériels et de gratifications symboliques qui leur permettent de s’enrichir et d’enrichir leurs amis. Tant que la presse se focalise sur Said qui dit bonjour à Ali dans un cimetière, elle éloigne son regard sur les vrais décideurs qui portent une lourde responsabilité sur l’état de délabrement dans lequel se trouve le pays. »

Cheikh SARR, Afrique Connection

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