Lutte contre les clichés sur l’Afrique et les Africains

La drôle de méthode des étudiants américains fait tilt à l’ENA de Paris

Afrique Connection | 26 / 04 / 2014 à 11:37

Vous êtes africains, ou vos parents sont venus d’Afrique, et vous vivez en France. Alors, vous avez sans doute, ne serait-ce qu’une seule fois, été victime d’un stéréotype basé sur vos origines, la couleur de votre peau. Les étudiants africains en formation à la mythique ENA, qui ne sont pas épargnés par ces clichés désobligeants, et un brin racistes, ont décidé de combattre ce phénomène, en important en France une campagne qui fait des émules outre atlantique.

 

C’est connu, le racisme ordinaire, les clichés sur l’Afrique et les Africains font partie des  tares de la société occidentale, française plus particulièrement. Par ignorance,  mépris, ou simplement par manque d’intérêt ou de considération pour les Africains, cette société véhicule tout un tas de remarques aussi fallacieuses, déconcertantes et énervantes les unes que les autres ; et qui dénotent combien leurs auteurs sont hors sujet. Dans la rue, les restaurants, les cafés, les bureaux, les transports, les terrains de sports, les cercles d’amis, les supermarchés, l’administration publique…les Africains de la diaspora et les Français issus de l’immigration, toutes catégories confondues, en sont victimes à longueur de journée. Et le plus cocasse est que, même dans les lieux de savoir, là où ces clichés n’ont, de fait, pas de place, à savoir dans les universités et les grandes institutions de renom (ENA et Science Po) où les élites françaises sont formées, les Africains ne sont pas épargnés.

 

Outrés par cette tendance de leurs camarades français, qui sont censés diriger la France de demain, à verser eux aussi facilement dans ces stéréotypes, six élèves de l’ENA (Ecole nationale d'administration) ont lancé sur Internet une initiative de lutte contre le phénomène. Leur méthode : mettre leurs camarades face à leur ignorance, sans tambour ni trompette. La campagne est intitulée « Moi aussi, je suis ENA ».

Debouts devant un panneau de leur école, les six élèves-cadres qui se définissent comme afro-descendants, et qui rentreront bientôt dans leurs pays respectifs pour y tenir des fonctions de haut rang, tiennent chacun une ardoise où est inscrit un écriteau exprimant un des clichés dont ils sont victimes quotidiennement dans ce temple emblématique de la formation française. «Pourquoi tu fais l’ENA ? Tu veux être président de "l’Afrique" ?!», peut-ont lire ici.  «Chouette ! Non seulement tu parles bien français, mais tu parles sans accent.», aperçoit-on par là.  « Comme ma présence parmi les autres est  exotique ! », s’exclame un autre étudiant sur son ardoise. 

 

 «Ce qu’on a écrit, c’est des choses qu’on a entendues à l’ENA, prononcées par le personnel, des camarades français, ou dans nos vies», confie l’un des diplômés à l’AFP, sous couvert de l’anonymat.   «Quand on demande : "Tu parles djiboutien ?", c’est oublier que le français est la langue la plus parlée à Djibouti et que le "djiboutien" n’existe pas», renchérit un autre.

A la question de savoir quelle a été la réaction de leurs camarades français au lancement de la campagne ? : «Certains ont pu se crisper en se reconnaissant dans ces remarques (…) et être heurtés», mais «l’objectif n’était pas de les fustiger», répond t-il.

 

De par son caractère humoristique, mais aussi de par la technique adoptée (les écriteaux), cette campagne des étudiants africains de l’ENA s’inscrit dans le même esprit que  « Les Indivisibles ». Cette association créée il y a sept ans par la jeune journaliste-militante Rokaya Diallo, vise à déconstruire, notamment grâce à l’humour et l’ironie, « les préjugés ethno-raciaux et en premier lieu, celui qui nie ou dévalorise l’identité française des Français non-Blancs.» La campagne des énarques africains est aussi dans la lignée de celle initiée par le groupe de télévision publique, France Télévisions, il y a deux mois. Celle-ci répertorie sur une plateforme des témoignages d’étrangers, ou d’origine étrangère, victimes des clichés.

 

En tout cas, c’est la première fois que cette méthode dont le but principal est de dénoncer l'ignorance latente dans la société occidentale généralement, est utilisée dans un institut de formation français.  Basée sur l’humour, la dérision, elle est importée des Etats-Unis où elle a rencontré un grand succès dans les universités de référence outre Atlantique : Harvard, Oxford, Cambridge, NYU, Iowa, Berkeley,  

Lire aussi: La manière originale des étudiants africains aux Etats- Unis de combattre les stéréotypes

Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette méthode n’est pas née à l’Université d’Harvard, qui ne l’a adoptée que le mois dernier. Elle a été pour la première fois utilisée par l’association des étudiants africains de l’Université Ithaca. Une initiative qui avait fait les choux gras de la presse américaine, et dont  Afrique Connection avait largement fait écho dans ces colonnes.

 

Si l’initiative des étudiants de l’ENA qui veulent « être président de l’Afrique » ne garantit guère une éradication immédiate et définitive de ces clichés, elle a au moins le mérite de (re)poser le débat, de faire prendre conscience à la société française, de la pousser à plus de considération sur l’Afrique et les Africains. Bref, la campagne « Moi aussi, je suis l’ENA », peut amener les Français à faire davantage attention à leurs déclarations, à éviter de généraliser quand il s’agit de parler sur l’Afrique et les Africains, à considérer les personnes par ce qu’elles sont et non par la couleur de leur peau ou leur origine présumée. 

Thierno DIALLO et Jean OLOHOU  

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