En Algérie, Bouteflika lâché par son dernier alliée, l'armée

Afrique Connection | 27 / 03 / 2019 à 08:38

Sous pression de la rue, le chef d'état-major a demandé mardi l'«empêchement» du président en espérant ainsi mettre fin à la crise politique.

Le dernier allié a lâché. Mardi après-midi, le patron de l'armée et général de corps d'armée Ahmed Gaïd Salah a demandé l'application de l'article 102 de la Constitution, qui prévoit «l'empêchement» du chef de l'État pour «cause de maladie grave et durable».

«Il devient nécessaire, voire impératif d'adopter une solution pour sortir de la crise, qui répond aux revendications légitimes du peuple algérien, et qui garantit le respect des dispositions de la Constitution et le maintien de la souveraineté de l'État. Une solution à même d'aboutir à un consensus de l'ensemble des visions, et faire l'unanimité de toutes les parties, à savoir la solution stipulée par la Constitution, dans son article 102», a déclaré celui qui avait pourtant promis à Abdelaziz Bouteflika de l'amener vers un cinquième mandat.

Seulement voilà. Devant la montée en pression de la rue où, vendredi 22 mars, sont de nouveau sortis des centaines de milliers de personnes à travers tout le pays pour le cinquième acte de cette mobilisation historique, Ahmed Gaïd Salah a dû faire ce que tout le monde attendait de lui: un arbitrage. Le chef de l'armée, poids lourd de la scène politique algérienne, a donc tourné le dos à celui qui l'avait intronisé en 2004, comme l'acmé d'une semaine terrible où, un à un, des pans entiers de la bouteflikie ont cédé. Après les oligarques, les barons du FLN, les anciens combattants de la guerre de libération, les médias, l'administration, c'est le très dévoué Abdelmadjid Sellini, bâtonnier du barreau d'Alger, qui a retourné sa veste en qualifiant les lettres attribuées au chef de l'État de «faux et usage de faux». «Il ne l'a pas lâché, défend un ex-conseiller. Il a arbitré entre l'intérêt général et l'intérêt particulier d'un clan à l'intérieur du système. Il voulait éviter le pourrissement de la situation qui devenait intenable.»

Depuis le début des manifestations, le 22 février, les messages du chef d'état-major avaient évolué: avertissant d'abord contre les dérapages que pourraient provoquer de telles démonstrations de force, il avait ensuite salué le civisme et le pacifisme des manifestations puis amorcé un virage, le 18 mars, en déclarant lors d'une visite de travail à la frontière marocaine: «La sagesse impose de penser qu'à tout problème il y a une solution et même plusieurs solutions. En ayant un esprit de responsabilité, il est possible de trouver des solutions dans les plus brefs délais.»

La méfiance de la rue

En appelant à l'application de l'article 102, l'homme le plus puissant du moment remet l'armée au centre des enjeux politiques, renouant avec le rôle d'armée-État qui lui colle depuis l'indépendance du pays, et même avant. «Au sein de l'armée, le débat faisait rage, explique un officier à la retraite. D'abord au niveau de la troupe qui n'est pas indifférente à un mouvement populaire aussi large rejetant le prolongement sine die du mandat de Bouteflika, ensuite au niveau du haut commandement qui ne veut plus assumer une situation anticonstitutionnelle plus longtemps.»

Mais dans la société, les réactions sont moins clémentes. «Qui va croire Gaïd Salah, qui ne cesse de chanter la neutralité? Le Conseil constitutionnel va-t-il obéir aux ordres de Gaïd Salah? Cet appel à l'injonction de l'armée est grave de sens», dénonce le député Atmane Mazouz, du RCD (opposition), sur Twitter. «Déposer le président n'est qu'une étape. Si on applique l'article 102 et que [le système] reste et organise lui-même des élections, ni l'opposition ni le peuple n'accepteront», prévient Soufiane Djilali, du parti Jil Jadid (opposition), dans une vidéo sur Facebook.

Le MSP (islamiste) appelle les Algériens à rester mobilisés. «Se contenter de l'article 102 ne garantit pas de réaliser des réformes et ne permet pas la transition démocratique et des élections libres et honnêtes», souligne Abderrazak Makri, le leader du parti. Il demande à l'armée «d'accompagner le processus pour trouver une solution politique et avant que le Conseil constitutionnel ne constate la vacance, un gouvernement consensuel accepté par la rue, une commission nationale indépendante des élections et la révision de la loi électorale.»

«Personne ne veut de Bensalah, qui pourrait être écarté»

Selon la procédure, le Conseil constitutionnel propose aux deux chambres du Parlement réunies de déclarer l'état d'empêchement à la majorité des deux tiers de ses membres. Le président du Conseil de la nation (Sénat) est alors chargé pour 45 jours, d'assurer l'intérim du chef de l'État. Si, au bout de 45 jours, l'état d'empêchement se poursuit, le président du Sénat continue son intérim pour une nouvelle période de 90 jours au cours de laquelle des élections présidentielles sont organisées.

Les regards devraient donc se tourner, en théorie, vers Abdelkader Bensalah, 76 ans, à la tête du Sénat depuis dix-sept ans, un fidèle de Bouteflika, lui aussi affaibli par la maladie. «Mais des discussions sont en cours, confie, fébrile, un ancien haut cadre de l'État en évoquant des discussions entre les services de renseignements et l'armée. Personne ne veut de Bensalah, qui pourrait être écarté. Des options sont étudiées. Il n'est pas impossible qu'un nouveau président du Sénat soit élu. Comme Zéroual, par exemple.»

L'ancien président Liamine Zéroual, 77 ans, appelé par l'armée pour renouer avec l'ordre constitutionnel suspendu après l'arrêt du processus électoral de 1992, est une des personnalités susceptibles de faire consensus entre tous les courants de la décision. Avec lefigaro

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