Grève des universités, livre de Sankharé, parité non respectée à Touba

Au Sénégal, le printemps des violences et des hostilités tous azimuts

Afrique Connection | 28 / 05 / 2014 à 11:12

Depuis quelques semaines, le Sénégal vit au rythme d'évènements sociopolitiques qui alimentent les chroniques à longueur de journée. De la grève des étudiants qui a contraint les autorités à sortir l'artillerie lourde et qui a entraîné une vague d'arrestations, au statut spécial de la cité religieuse de Touba, en passant par un livre d'un célèbre grammairien qui s'attaque au coran, c'est tout le pays de la Teranga qui est chaud bouillant.

Décidément, au Sénégal, une année électorale rime toujours avec polémiques, tensions, et violences. Et 2014 n'échappe à cette tradition. À un peu plus d'un mois des échéances locales, le pays de la Terranga (hospitalité en Wolof, NDLR) est une terre d'hostilités. D'hostilités dans les universités où l'on assiste à des face-à-face violents entre étudiants réclamant leurs bourses et forces de l'ordre armées jusqu'aux dents. D'hostilités également –et surtout sur le livre du professeur Sankharé, qui, remet en cause l'illettrisme du Prophète Mohamed et soutient que le Coran s'inspire de la culture grecque ; ce qui lui vaut d'être une paria nationale. D'hostilités enfin sur le statut spécial de la cité religieuse de Touba, où la liste du marabout n'a pas respecté la parité et est tolérée telle quelle.

Des universités à gaz et à pierres

Voilà plusieurs jours qu'un véritable bras de fer existe entre les autorités sénégalaises et les étudiants des différentes universités de Dakar et des régions. Ces derniers réclament entre autres le paiement de leurs bourses et un accès automatique en Master pour tous les étudiants ayant obtenu leur Licence. Un vaste mouvement de grève a été simultanément décrété, afin de donner une plus grande ampleur au mouvement, et, donc, plus de chance à la satisfaction de la plateforme revendicative. À l'Université Gaston Berger de Saint-Louis, comme à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, c'est des étudiants déchaînés qui ont eu à en découdre avec des forces de l'ordre. Et ce n'est pas sans dégâts. À Dakar, la journée du mercredi 21 mai constitue le point culminant de la grève. Après les échauffourées de la veille, les étudiants ont tout bonnement saccagé la direction du Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud). Portes défoncées, vitres brisées, tableaux et affiches arrachés, ordinateurs subtilisés puis emportés, photocopieuses cassés, bureaux renversés, dossiers administratifs déchirés...les dégâts sont énormes. Partout dans le campus social, des pneus brûlés, des pierres et des cartouches de grenades lacrymogènes jonchant le sol, symboles de la rude bataille avec les forces de l'ordre, agrémentent le décor. Une vingtaine d'étudiants ont été arrêtés. Ils ont comparu hier au Palais de justice de Dakar.

À Dakar, tout comme à Saint-Louis, pour circonscrire la furie des étudiants, les forces de l'ordre ont pris leurs quartiers dans les espaces universitaires. Ce qui accentue davantage la colère des étudiants, qui crient à la « violation » des franchises universitaires ; ajoutant ainsi un nouveau point dans leurs litanies de revendications.

Pour les autorités sénégalaises, cette furie soudaine des étudiants n'est pas anodine. Elle tient à une raison, qui ne serait autre qu'une manipulation politique. « Il m'est difficile d'imaginer que certains de nos compatriotes veuillent instrumentaliser le secteur de l'enseignement supérieur. En effet, il est clair que ces dernières, en agitant la problématique des bourses, cherchent à dessein à manipuler les étudiants à fin d'amorcer un climat de violence dans la communauté estudiantine... », a expliqué le ministre de l'Enseignement supérieur, Mary Tew Niane, lors d'une conférence de presse tenue le 21 mai dernier. Le coupable désigné s'appelle Abdoulaye Wade, l'ancien Président, qui quelques jours après son retour au Sénégal, déclarait sur une chaîne de télévision locale : « Jusqu'à mon départ, les étudiants recevaient une bourse ou une aide. Il semble que ce raisonnement n'a pas été soutenu par le gouvernement qui m'a remplacé, peut être qu'il n'a pas trouvé les arguments qu'il faut ou il n'a pas compris ce qu'il fallait faire. Dans ce secteur, il y a une régression très nette (...) ça, c'est extrêmement dangereux pour l'avenir d'un pays. »

«Le Coran et la culture grecque», ce boulet "blasphématoire" que traîne le Professeur Sankharé

En ces temps courent, un autre sujet chaud alimente les chroniques des journaux, des revues de presse théâtralisées des radios de la place et des débats radio- télévisés. Il s'agit du livre « Le Coran et la culture grecque ». Cette œuvre de l'agrégé en grammaire (le seul sénégalais après Léopold Sédar Senghor), Oumar Sankharé, remet en cause le statut d'illettré du Prophète Mohamed, affirme que le Coran s'imprègne de la culture grecque, et qu'il existe aussi des fautes dans le Coran. Dans un pays comme le Sénégal, musulman à 98 %, cela est considéré comme une offense, une injure, une couleuvre difficilement avalable, bref un "sacrilège". Alors, l'indignation et les condamnations ont inondé les chaumières et les foyers religieux.

« Fort (des) enseignements et recommandations de Cheikh Ahmadou Bamba, je voudrais au nom de la oumma (communauté musulmane, NDLR), exprimer mon indignation et condamner vigoureusement les propos au caractère regrettable et attentatoire au message du Coran, à la dignité du prophète Mouhamad (Psl) et à la foi islamique », a réagi dans un communiqué le khalife général de la confrérie mouride de Touba, Cheikh Sidy Mokhtar Mbacké.

A Tivaoune, capitale de la confrérie des Tidjane, la colère contre le grammairien est beaucoup plus expressive, témraire, directe. «Cet individu (l'auteur Sangharé, NDLR) est un aliéné, un fou. Et c'est dangereux pour un individu que l'on en arrive à le catégoriser parmi les fous (...) «Il faut toujours apprendre pour comprendre. Toutefois, si vous ignorez certains secrets du Livre, ne vous hasardez pas à vouloir les décortiquer. Cet individu est juste un égaré», a lancé le porte-parole du khalife des Tidianes, Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine, en marge d'une cérémonie religieuse.

Oustaz Alioune Sall, un prédicateur très écouté et respecté de la place, porte l'estocade : « Ce sont les mêmes motivations que celles des ouvrages du même tempo qui précèdent ce livre. C'est-à-dire essayer de heurter la foi des musulmans, secouer l'Islam et déstabiliser le pays. D'autant plus que si ce genre de déclarations se propagent, tout peut arriver (...) Le Coran c'est la foi. Si un jour quelqu'un se lève pour dire qu'il y a des fautes dans le Coran cela peut déboucher sur la violence. Je conseille au Pr Sankharé d'arrêter de véhiculer ce genre de thèses. C'est la même recommandation que je fais à ceux qui pensent comme lui. Il y a cinq (5) choses qu'on doit préserver chez l'individu, la foi en fait partie. Au Sénégal, quelqu'un qui s'attaque au Coran, commet une erreur monumentale qu'il pourrait regretter toute sa vie ».

Après avoir assumé ses propos dans une interview accordée à un journal local (L'As), en soutenant notamment qu'il ne fait que répéter que « ce qui se trouve dans le Coran, (et) on le trouve déjà dans d'autres livres », le Professeur Sangharé, face au tollé national, s'est vite ressaisi en présentant ses excuses. «À tous les Musulmans de la Ummah que cette situation a affectés dans leur foi et dans leurs convictions religieuses, à ma famille et à mes amis qui ont été incommodés par cette actualité, je présente toutes mes excuses. Mon intention n'était aucunement de porter atteinte à l'Islam, au Coran et au Prophète Mouhammad (Psl)», écrit-il dans un communiqué. « Je ne suis le suppôt d'aucun lobby islamophobe, encore moins le bras armé d'aucune organisation occulte anti-islamique », a-t-il ajouté.

Débat clos ? Pas si sûr ! Si le ckhalife général de Touba a accepté les excuses de l'auteur, des organisations islamiques sont, en revanche, bien décidés à le poursuivre en justice, afin notamment de faire retirer des rayons le livre jugé « blasphématoire ».

Touba, "un Etat dans un Etat", refuse de se soumettre à une loi électorale

L'autre grosse polémique qui tient actuellement les Sénégalais en haleine est née à Touba, la capitale de la confrérie musulmane des mourides, située à environ 200 km de Dakar. Et c'est la publication de l'unique liste de la ville pour les élections locales du 29 juin prochain qui a mis le feu aux poudres. Cette liste du khalife générale des Mourides compte 100 personnes, tous des hommes adultes. Elle viole ainsi la parité rendue obligatoire par la Loi n° 2010-11 du 28 mai 2010. Dans son article premier, celle-ci dispose que «la parité absolue homme-femme est instituée au Sénégal dans toutes les institutions totalement ou partiellement électives». Et son article 2 précise que « les listes de candidatures sont alternativement composées de personnes des deux sexes. Lorsque le nombre de membres est impair, la parité s'applique au nombre pair immédiatement inférieur. Les listes de candidatures doivent être conformes aux dispositions ci-dessus sous peine d'irrecevabilité.»

Mais, dans la collectivité locale de Touba- Mosquée, on ne sent nullement concerné par cette loi. D'ailleurs, depuis sa création en 1976, cette localité religieuse n'a jamais compté de femmes conseillères en son sein. Le khalife général entend ainsi, à contre-courant de la loi, faire perpétuer cette tradition. À une délégation de la Commission nationale électorale qu'il a reçue il y a une dizaine de jours, il a réitéré qu'il n'était « pas question (pour lui) de proposer au vote une liste sur laquelle figureraient des femmes. » Peu de temps avant, c'est le ministre des Collectivités locales qui avait eu droit à cette précision de l'homme fort de Touba.

Cet état de fait constitue évidemment une équation bien difficile à résoudre pour les autorités. Macky Sall et son régime font face à un dilemme cornélien. Comment faire respecter la loi, sans pour autant froisser une communauté qui susceptible de faire et défaire un régime, sur la base d'une simple consigne de vote ? En tout cas, tous les pouvoirs qui se sont succédés ont tojours essayé de s'accomoder avec la volonté de Touba. C'est pourquoi il est peu probable que la liste non-réglementaire de Touba soit rejetée.

« La parité demandée, à cor et à cri, dans la liste de Touba est un faux débat. Touba est une cité religieuse jouissant d'un respect et d'une reconnaissance de tous les Sénégalais. Depuis le président Senghor, Touba a gardé sa particularité et personne ne conteste les directives du khalife », a déclaré la semaine dernière, lors d'une conférence de presse, un responsable local du Parti démocratique sénégalais (Pds, opposition), Serigne Cheikh Mbacké Bara Doli. Qui fait remarquer que « personne ne conteste l'interdiction de fumer, boire de l'alcool et de porter des habits indécents » qui est déjà en vigueur dans la cité religieuse. « Aucune femme de Touba n'est disposée à entrer dans la liste du Khalife, qui sera votée par l'ensemble des populations de la cité religieuse », a-t-il insisté.

Si les autorités essayent de maniller avec délicatesse cette patate chaude, le président du groupe parlementaire du parti au pouvoir, Moustapha Diakhaté, lui, ne s'est pas empêché de mettre les pieds dans les plats. «Une République, ce sont des lois, et je dénonce avec la dernière énergie le comportement du sous-préfet de Ndam et du représentant de la Cena au niveau de l'arrondissement. Quand la liste a été présentée et qu'on n'avait constaté qu'il n'y avait que des hommes, elle ne pouvait être reçue dans le cadre de la loi et, par conséquent, il fallait la retourner à ses expéditeurs», a-t-il dénoncé.

Au-delà de la polémique liée à cette liste, c'est le statut spécial de Touba qui est aujourd'hui posé. D'un côté, il y a ceux qui estiment que cette ville doit bénéficier une bonne fois d'un statut spécial du point de vue de la loi. De l'autre, ceux qui soulignent le caractère dangereux de cette tentation, parce que pouvant éventuellement inciter d'autres confréries, comme les Tidjanes de Tivaoune par exemple, d'autres catégories sociales, ou même d'autres régions naturelles ou administratives du pays, à également revendiquer un statut spécial.

Dans ce débat, loin d'être terminé, le suspense demeure. Pour l'heure, chaque acteur campe sur sa position : Touba este droit dans ses bottes, l'État cherche une hypothétique bouée de sauvetage, Abdoulaye Wade et le Pds (opposition) appuient Touba dans son intransigeance, alors que c'est eux mêmes qui avaient fait voter la loi sur la parité quand ils étaient au pouvoir, la Commission électorale nationale autonome (CENA), soutenue par les associations féminines et de juristes, persiste sur sa volonté d'introduire un recours pour faire respecter la parité sur la liste à réfractaire.

Au Sénégal, avec des étudiants qui n'entendent pas céder, des élections locales qui attisent des tensions au sein même du parti au pouvoir, la liste non-paritaire de Touba qui attend encore son sort, les violences et autres polémiques ont toutes les chances de se poursuivre au-delà du printemps.

Thierno DIALLO

 

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