TRIBUNE

Grand Débat national – Propositions pour une rupture dans le partenariat franco- africain (Par Mengue M’Eyaà)

Afrique Connection | 25 / 03 / 2019 à 10:16

Ne pas renoncer aux valeurs qui ont fait en Afrique l’exemplarité de la France des Lumières !

 

Le Grand débat s'est imposé dans un contexte de crise politique, fondé sur la contestation originelle des taxes liées aux prix des carburants. Il a laissé entrevoir un questionnement sur les pratiques démocratiques et sur les institutions en France. Personne n'a songé à expliquer aux « gilets jaunes » que la France n'est pas productrice de pétrole et que celui-ci vient en partie du continent africain, ce continent dont les hommes et femmes fuient. C e sont les ressortissants de ces pays qui devraient être vent debout, les victimes dépossédées de leurs richesses. Ils devraient être les «vrais » gilets jaunes à travers la relation inégale entre l'Europe et l'Afrique.

La proposition d'un grand débat est salutaire parce qu'elle peut rappeler 1789 et les Cahiers de doléances. Elle rappelle l'exigence d'un monde à réinventer. Mais, comme nous vivons dans un monde global, les questionnements des populations et les exigences sont les mêmes en France, en Europe et en Afrique.
Il faut reconnaître que la méthode est inédite en France sous la Cinquième République. Elle est inexistante ailleurs sur le continent africain dans lequel tout ce qui ressemble à une remise en cause de l'ordre des choses est vu par les pouvoirs comme une insupportable atteinte à leurs intérêts. C'est pourquoi, participer au grand débat en France est un exercice de citoyenneté.
Depuis une quarantaine d’années, les dirigeants français qui se sont succédés au pouvoir ont mené une politique en direction de l’Afrique qui s’est toujours tenue à l’écart des mécanismes démocratiques de changement, voire ont soutenu les pouvoirs civils ou militaires en place.
La communauté de destins entre l’Afrique et la France n’est plus à démontrer. La France a besoin des marchés africains pour sa croissance, pour limiter son chômage, et pour les ressources de développement durable. L’Afrique a besoin de l’Europe, et de la France pour ses valeurs, son dynamisme économique, à condition toutefois d’être intégrée à un destin commun. Or, aujourd’hui, à travers le soutien apporté aux dictatures africaines, toutes les initiatives justes soutenues par la France ou l’Europe sont vouées à être mal interprétées, et pire encore, à être sans résultats.
La « France défend ses intérêts », dit-on ici et là dans les arcanes du pouvoir, mais les intérêts de la France ne seraient-ils pas mieux défendus si la démocratie et la justice régnaient dans les pays dans lesquels elle exerce une forte influence ?

- Une désaffection des populations africaines vis à vis des renoncements de la France :

Le Président Macron a dès 2017 voulu montrer une image plus moderne en faisant des déplacements thématiques centrés sur l’attention aux enjeux majeurs du continent : la jeunesse et la condition des femmes africaines. Ces deux sujets sont dans l’esprit du nouveau quinquennat des marqueurs de civilisation qui permettront au continent africain de s’arrimer au développement. De ce fait, des crédits sont débloqués par son bras séculier, l’Agence française de Développement, pour encourager les avancées dans ce domaine. De ce point de vue, la démarche peut être considérée comme très positive pour le continent africain.
La « diplomatie économique » est le second élément de la doctrine du pouvoir français depuis le quinquennat précédent. Elle consiste à rechercher les avantages comparatifs au plan économique et financier de toute politique publique menée en Afrique, quels que soient la nature des régimes et la physionomie des Etats. Emmanuel Macron a accru et amplifié une telle approche, en témoigne sans aucun doute le soutien au Président rwandais, pourtant anglophone, pour attribuer le poste prestigieux de secrétaire générale de la francophonie par sa ministre des affaires étrangères.
Mais, au nom d’une vision sur l’héritage colonial, il a continué l’approche traditionnelle de la France post-coloniale en refusant de s’impliquer dans le changement démocratique. La France est donc restée sur ce sujet en dehors des intérêts des peuples africains, lesquels sont désireux de se conformer à des modes de gouvernance modernes sans l’archaïsme de groupes ou de factions au pouvoir depuis des dizaines d’années, et des élections tronquées ou faussées.
Nous pensons que c’est une erreur, et que la France, sans s’immiscer plus qu’il ne faut, ne doive s’appliquer à une culpabilité autour de ses valeurs et de ses modèles. La France est une grande démocratie et elle ne peut s’accommoder sans gêne du viol des constitutions, des processus électoraux dévoyés, des arrestations arbitraires en tournant le dos à la Charte des Nations unies, à la Charte des peuples africains, et à toutes les conventions internationales.
La France ne peut devenir le « gendarme » des bons usages démocratiques, ce qui ne signifie pas qu’elle doit s’en détourner.
- Des ambitions pour les femmes et pour les jeunes :

Dans son discours de Ouagadougou (et plus récemment dans son texte envoyé aux citoyens européens), qui sert de référent doctrinal en direction de l'Afrique, le Président Macron, tout en soutenant que le président de la République française n'était pas là pour donner des leçons, a tout de même souligné la situation des femmes. En effet, l'absence ou la difficulté du contrôle des naissances est un obstacle au développement. Les femmes sont réduites très jeunes à être des mères sans pouvoir poursuivre leurs études.

Ce constat est juste. Nous souhaitons en effet qu'une prise de conscience sur ces questions puisse avoir lieu. La scolarisation complète des petites et jeunes filles est un facteur d'émancipation pour elles et pour la société toute entière. Des efforts ont été entrepris, avec des financements à la clé par l’Agence française de développement, et l’on ne peut qu’approuver. Mais ce n’est pas tout. Sans stigmatisation, ni mépris des cultures, il appartient aussi aux États africains de rompre avec les paresseuses traditions d’asservissement des femmes, et cela, la France peut y jouer son rôle en instaurant une conditionnalité de financement dans ses rapports bilatéraux mais aussi en jouant de son influence au plan multilatéral, à travers aussi des organisations internationales D’ambitieux programmes de maîtrise de la fécondité, de gestion des parités sont à mettre en place ou à renforcer.
De même, il est aussi juste de considérer que les jeunesses africaines ne doivent plus être les grandes sacrifiées du progrès, soit qu'elles subissent le fléau islamique dans la zone sahélienne, soit qu'elles connaissent le désenchantement par rapport à leur avenir économique et éducatif sur tout le reste du continent. Quant à leurs droits politiques, ils sont souvent ignorés lorsque l'on voit la situation de plusieurs États en quête de renouveau démocratique impossible, comme le Gabon ou le Cameroun.
– En matière démocratique, le Président Macron avait prévenu que la France ne serait pas donneuse de leçons.
Dans son discours de Ouagadougou, Emmanuel Macron avait été clair sur le constat politique et les solutions :
« Le président de la République française n'a pas à expliquer dans un pays africain comment on organise la Constitution, comment on organise des élections ou la vie libre de l'opposition.
Je n'attends d'ailleurs pas cela d'un président africain pour ce qui concerne l'Europe. Mais c'est son rôle d'être aux côtés de ceux qui travaillent au quotidien, à rendre la démocratie et l'État de droit irréversibles. Je pense à ceux qui agissent pour l'éducation, les droits de l'Homme, la justice, la liberté de la presse, je pense aux États qui le font et aux gouvernements (et je salue l'action du président Kabore), je pense aux ONG, aux journalistes, aux universitaires, à toute cette collectivité du pluralisme démocratique, indispensable pour l'Afrique. »
Les limites sont donc posées et lorsque le Président français marque son admiration par rapport à la jeunesse du Burkina qui a su se libérer, et s’affirmer, c’est bien cette doctrine qui est en œuvre. A juste titre, la France ne veut pas s’immiscer dans un appui aux pouvoirs, ni même avoir un regard condescendant.
Pour autant, peut-on se contenter d’une doctrine affirmée comme « business friendly » quand on voit tant de silences si compromettants ? Alors même que des violations massives des Droits de l’Homme, et des règles démocratiques et électorales, sont faites au Cameroun, au Gabon, la France détourne les yeux au nom d’un complexe colonial.
Le business friendly, autre nom de la « diplomatie économique », avec le continent est normal. C’est la loi de l’offre et de la demande. Les populations africaines ne sont pas contre, au contraire. Elles sont

impliquées dans les affaires, dans le commerce, et aiment l’échange, sauf en matière politique où l’échange est fermé, interdit, puni de mort, ou de prison. Est-ce logique de taire une fraude électorale, un détournement de procédures au Venezuela plutôt qu’au Gabon ? Il faut se poser la question.
La doctrine du Président Macron serait convaincante si elle n’était contrariée par des actes.

Nous souhaitons donc que la France prenne un rôle plus audacieux qui ne soit pas la gestion d’un « pré carré », qui ne dit pas son nom, laissant dériver l'Afrique vers la périphérie de la modernité (Chine, Russie). Or, les opinions africaines, les populations sont demandeuses envers la France de ce soutien, mais pas certaines « élites » installées qui entendent préserver leurs rentes de situation à tout prix.
– L’enjeu n’est pas que sur le continent africain, il est euro-africain.

Les migrations internationales constituent un enjeu interne de l’Union européenne. Elles sont vécues comme un problème, et dans une certaine mesure, elles le sont car résultent de conditions de vie dégradées de populations n’ayant plus de solutions que de s’expatrier. Bien évidemment, les Africains ne sont pas les seuls migrants, mais ils en sont une partie importante. De ce fait, on ne peut que s’interroger sur l’échec de la doctrine consistant à afficher une neutralité apparente par rapport à des Etats qui ne respectent en rien leurs populations, les poussant au départ.
Lors du même discours de Ouagadougou, le Président Macron a dit : « J'en tire la conviction intime que ce n'est pas simplement un dialogue franco-africain que nous devons reconstruire ensemble, mais bien un projet entre nos deux continents, mais bien une relation nouvelle, repensée à la bonne échelle, où l'Union européenne saura parler et construire avec l'Union africaine et avec l'Afrique tout entière. C'est bien à cette échelle que les choses aujourd'hui se jouent. »
Si le destin se doit d’être partagé à plusieurs titres, notamment parce que l’Afrique centrale est une réserve de bio-diversité nécessaire à la survie de l’Humanité, il est indispensable que le regard sur l’immigration puisse aussi changer. La fermeture des frontières aux peuples africains, arrivant sur le continent dans des conditions régulières, est un mauvais signe de ce destin commun. Elle n’honore pas ceux qui la défendent et la pratiquent, car l’opinion populiste n’est pas majoritaire en Europe, même si, à certains égards, elle est sans doute plus visible que les idées d’ouverture et de destin commun. Sans angélisme, les États européens vieillissants devraient faciliter et mieux traiter les populations d’immigration récente qu’ils ne le font aujourd’hui, notamment les étudiants, les chercheurs ou les entrepreneurs. Par exemple, la hausse disproportionnée des frais d’inscription aux universités est en soi d’une terrible injustice, dévastatrice de l’image de la France, et insignifiante au plan budgétaire.
Car, tous les Africains voient et connaissent sur le continent ces milliers de Français ou d’Européens présents, qui occupent, dans des conditions d’accueil souvent exceptionnelles des emplois sur place, alors même que ces postes pourraient, dans la plupart des cas, être occupés par des personnels locaux.

N’oublions pas que l’immigration irrégulière provient de l’état de crise morale et politique qui pré détermine la situation économique des pays qui sont fuis. Aucun individu ne fuit de gaieté de cœur le territoire sur lequel il a grandi pour partir dans une aventure dont il sait qu’elle est peut-être sans lendemain. Les Européens ont sans doute oublié les époques où ils étaient des peuples de migrations interne et externe. De même, c’est aussi oublier que le continent européen a désormais des populations à multiples origines, Africains-Européens, ou Asiatiques-Européens… qui comptent au plan électoral.
Enfin, un sujet a récemment émergé dans le débat public euro-africain, mais aussi sur tout le continent : la remise en cause du franc CFA. Si le changement de dénomination paraît nécessaire, le franc n'existant plus, la question de la souveraineté monétaire des États africains n'est pas le bon angle de militantisme pour un changement. En effet, le Franc CFA permet une meilleure intégration et une stabilité économique, sans le risque de manipulations permanentes déclenchées par le caractère erratique et peu scrupuleux des gouvernances africaines. Il offre une sorte de bouclier aux populations dont le niveau de vie serait menacé par l'inflation ou par des opérations monétaires hasardeuses et opportunistes. De ce point de vue, le Franc CFA doit être maintenu et modernisé. Le débat sous-tendu par les populistes de toutes sortes n'a que pour finalité l'affaiblissement de la France dans le monde sans offrir aux Africains de nouvelles possibilités que le chaos monétaire en plus du chaos tout court.
Changer le regard consiste aussi à tenter de partager des cultures différentes qui s’enrichissent au contact les unes des autres. C’est pourquoi, l’immigration irrégulière n’est pas acceptable mais les autres formes d’immigration doivent être respectées, sans ostracisme, ni le racisme qui peut parfois se dégager dans la pratique routinière de certains institutions.
Nous appelons à un « big bang » dans l’échange inégal entre l’Afrique, l’Europe et la France, pas seulement sur le plan du « business », mais sur toutes les autres approches culturelles, démocratiques ou sociétales.
A ce prix, l’on pourra « réconcilier » des populations qu’elles soient de part et d’autres de la Méditerranée.
Paris, le 3 mars 2019.


Mengue M’Eyaà

Présidente du Mouvement Civique des Femmes (M.C.F)

Présidente du Mouvement Civique du Gabon (M.C.G),

Ancienne conseillère du député maire de Port Gentil, Pierre- Louis Agondjo, chargée des questions européennes, du co- développement, et de l'écologie urbaine.

 

Nos propositions alternatives sont :


Respect des résolutions de l'Union européenne avant d'intensifier l'aide bilatérale avec des États soupçonnés de fraudes électorales.
Flécher l'aide au développement sur les réels progrès en matière de condition féminine, notamment dans les pays dits du « G5 » très touchés par des droits régressifs (Mali, Niger, Mauritanie, etc)
Améliorer l'éducation et la scolarisation des jeunes filles, notamment par le biais des bourses Erasmus, qui doivent être gérées par les alliances françaises, ou par les centres culturels français.
Renforcer partout ou mettre en place le planning familial dans son action de formation et de maîtrise des naissances, et d'accès à la contraception (Aide au développement ).
Faciliter la naturalisation française des populations durablement installées sur le territoire français, qui ont vocation à y vivre, et y ayant placé leurs centres des intérêts moraux et matériels, et intellectuels. En effet, le Président Macron a refusé le droit de vote des étrangers hors UE aux élections locales. La solution pour une meilleure participation citoyenne est donc de « déverrouiller » la naturalisation pourr ceux et celles qui vivent de façon régulière depuis plus de 10 à 20 ans sur le sol français.
Publier les accords de coopération des années 1960 entre la France et les pays africains pour les revoir et les actualiser dans le cadre de l’Assemblée nationale.
Faciliter les études des étudiants africains, et étendre leurs droits leur permettant d’exercer des emplois.
Optimiser la retraite des non-nationaux en imposant aux caisses vieillesses des pays d’origine de fournir des justificatifs crédibles et mise à plat des retraites versées aux femmes étrangères en France.
Rendre prioritaire l’accueil des femmes-immigrées, lorsqu’elle résulte notamment de violences ou de contraintes dans les pays d’origine.
Ouvrir les stages et formations aux femmes réfugiées en France.
Mieux intégrer les étudiant-e-s en France dès lors qu'il sont menacés dans leurs pays d'origine.
Traduire en actes l'insertion des élèves dans les meilleurs lycées pour rompre une forme de déterminisme.
Favoriser la diversité des origines, et la parité, et les traduire concrètement dans la composition gouvernementale.
Renforcer le matériel pédagogique des enseignants sur l'histoire de l'esclavage, de l'histoire contemporaine du continent africain, mais aussi de la shoah, afin qu'une réelle connaissance comparative puisse être réalisée.

Le 3 mars 2019, Contribution du Mouvement Civique des Femmes.

Top 10 + Populaires

Afrique Connection TV