Jimmy Deffo, le rescapé du Sahara

Afrique Connection | 03 / 04 / 2015 à 09:40

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photo utilisée à titre illustration

Jimmy Deffo a traversé 10 pays et frôlé la mort pour vivre son rêve d’immigrer en Europe. Revenu au pays, cet homme de 36 ans tient un salon de coiffure et sensibilise des jeunes camerounais sur le péril de l’immigration clandestine.

Peut-être fallait-il y lire une prémonition. Quand le père du jeune Deffo décide de le prénommer Jimmy –en référence à un rôle tenu par un acteur de film indien-après sa naissance le 12 Janvier 1978, il ne sait pas qu’il trace le sillon d’une vie d’aventures digne de l’acteur de cinéma qu’il admirait tant. En Afrique, les noms ont un sens. Les prénoms aussi. « Après mon CEPE obtenu dans la ville de Bafoussam, j’ai commencé à fuir les cours. J’ai pu pousser les études jusqu’en classe de 4e, mais là, je n’en pouvais plus. J’avais la tête ailleurs », confesse Jimmy. La tête dans les étoiles. Le rêve d’une vie meilleure. Loin des vicissitudes de son Bafoussam natal. « Je suis d’abord parti à Douala chez ma tante, au quartier Brazzaville.

Par la suite, je me suis retrouvé à Yaoundé où je travaillais dans un salon de coiffure », raconte-t-il. Et c’est à Yaoundé que la vie du jeune homme va basculer. Jimmy Deffo fait une rencontre qui chamboule sa vie : « Juste en face du salon de coiffure où je travaillais, résidait un jeune homme qui me faisait rêver. Il s’habillait toujours bien et possédait une BMW. Tout le quartier l’admirait et je me suis dit pourquoi ne pas être comme lui ». Jimmy va alors se rapprocher de cet homme qu’il considère comme son modèle de réussite. Frappé par ce courage, l’autre lui fera le plan de route qui l’a conduit vers la « terre promise ». « Il m’a donné son itinéraire : Nigeria, Benin, Togo, Burkina Faso, Mali, désert du Sahara, Algérie, Maroc et… Espagne. Je l’ai écouté attentivement et je me suis dit pourquoi pas moi ! ». Séduit par son interlocuteur, Jimmy décide de se jeter à l’eau. Seulement, il n’a pas d’argent et opte pour une solution extrême : « j’ai décidé de vendre le salon de coiffure que je possédais déjà. J’ai collecté 175.000 FCFA et j’étais prêt à me jeter à l’eau ».

Mais un évènement viendra contrarier ses plans : « Je suis allé à Bafoussam pour dire au revoir à la famille. Une fois là-bas, j’ai trouvé ma mère malade et dans des problèmes. J’ai dépensé cet argent et au bout du compte, il ne me restait plus que 25.000 FCFA ». Suffisant pour abandonner ? Que non ! Après un passage chez un marabout qui lui prédit « beaucoup de richesse et une femme blanche », Jimmy s’élance en septembre 2001, avec dans ses proches un joli pactole estimé à … 20.000 FCFA. Bafoussam-Foumbot- Foumban-Koutaba- Banyo (Extrême – Nord du pays) et déjà une première escale : « Je n’avais plus d’argent. A Banyo, je rencontre un ami d’enfance qui tient la boutique de son grand frère et qui veut aussi partir ». Les deux font équipe, mais encore faut-il trouver les moyens pour rallier le Nigeria voisin, la prochaine étape de cette longue marche. Happé par l’instinct de survie, Jimmy se rue dans un quartier de prostituées. Son plan est simple : Trouver d’abord le gîte et le couvert, en attendant mieux : « Je rencontre une prostituée que je paie 1.000 FCFA pour une nuit. Je lui fais alors croire que j’attends de l’argent qui me parviendra de Yaoundé dans une semaine. On passe un deal. Je suis autorisé à rester, à deux conditions : Elle aura sa part dès que l’argent arrive et je ne suis autorisé à retourner dans la chambre chaque jour qu’après 1h du matin ». Par la suite, les deux aventuriers parviennent à réunir 20.000 FCFA grâce notamment au support du frère aîné de cet ami de Jimmy.

La galère au Nigeria

Avec 5.000 FCFA, ils parviennent à rallier Madanga, premier village nigérian à la frontière du Cameroun. Pas de bol ! A Madanga, ce sont des machettes qui accueillent nos deux Robins des Bois : « nous sommes arrivés en pleine guerre entre chrétiens et musulmans, nous avons dû nous cacher en brousse pendant deux semaines ». A Gounoudje, le village suivant, Jimmy et son ami sont à nouveau en panne d’argent. Dans l’hostilité de la brousse, ils font une étrange rencontre. « Nous sommes tombés sur un Congolais qui avait fait la guerre à Kinshasa et qui avait résidé au Cameroun pendant 15 ans. Il tenait une fabrique de briques de terre et nous a proposé de travailler avec lui. Avec une moyenne de 5 nairas par brique et 1.000 briques par jour, nous avons pu amasser 15.000 nairas en 2 mois ».

Suffisant pour emprunter un camion pour Yola State où se trouve une importante communauté camerounaise. Et pour rallier Lagos et l’ambassade du Cameroun, où les deux hommes font face à un spectacle désolant : « Beaucoup de Camerounais dormaient dans la cour de l’ambassade. Ils venaient de Mauritanie et du Sénégal, il y avait des rapatriés de l’Algérie et du Niger qui sollicitaient de l’aide pour rentrer au Cameroun. Tous les jours, l’ambassadeur passait devant eux pour renter dans son bureau, mais on leur faisait croire qu’il n’était pas là », raconte Jimmy. Les deux aventuriers vont eux aussi s’aménager une place dans la cour de l’ambassade. Ils ont compris qu’ils ne peuvent rien attendre de leur représentation diplomatique et se sont lancés dans des petits jobs : « On allait au marché pour se battre, tout était bon à prendre. En 3 mois et deux semaines, j’ai pu épargner 45.000 nairas ».

Une somme emmagasinée grâce notamment à quelques coups réussis dans la capitale nigériane : « Je reconnais que j’ai souvent eu à faire de la feymania, mais c’était difficile et j’avais un objectif à atteindre », confesse le jeune homme. En juin 2012, Jimmy Deffo se sépare de son ami lessivé par l’aventure. Il achète un faux papier français à 15.000 nairas et paie 500 nairas pour changer la photo sur le passeport. Le Congolais qui lui vend ce document l’oriente vers la Russie, question d’éviter les pays de l’espace Schengen, où le faux passeport pourrait facilement être détecté. Une fois à l’aéroport de Moscou, Jimmy court dans les toilettes et se débarrasse de son document de voyage. Avant de se faire contrôler, il croise une femme visiblement âgée et se présente dans un anglais approximatif comme un Congolais fuyant la guerre et qui a égaré tous ses papiers.

Grace à son entregent, la femme parvient à extirper le jeune homme de l’aéroport et l’héberge chez elle. Jimmy croit alors s’être ouvert une voie royale vers l’eldorado européen, mais c’était sans compter avec la libido exacerbée de la Russe, qui décide d’en faire un objet sexuel : « Elle me retenait captive chez elle où je devais satisfaire ses désirs sexuels. Elle m’a plongé dans le vice, elle m’a fait consommer la cocaïne et plusieurs autres drogues », confie-t-il. Pris dans l’étau, Jimmy pense alors à s’enfuir : « c’était difficile, car c’est elle qui détenait le papier qu’elle m’avait fait obtenir au HCR. Après un an passé avec elle, je ne sortais toujours pas seul ».Mais Jimmy va attendre son heure. Conseillé par un jeune Anglais venu passer des vacances à Moscou et qui résidait juste en face, il va tenter le coup de sa vie. « J’avais repéré où elle cachait son argent et où elle gardait mes papiers. Le jeune Anglais m’a aidé à acheter un billet pour la France. Un matin, j’ai pris son argent et j’ai filé à l’aéroport ». Une fois à l’aéroport, Jimmy présente ses papiers. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il lui est impossible de quitter le pays sans l’autorisation de sa « tutrice ». Celle-ci est alors appelée et rapplique à l’aéroport en cascade. « Elle était rouge de colère, elle m’a traité de sale nègre et m’a administré une paire de gifles ».

Menotté, Jimmy est conduit dans une cellule. Le lendemain, il est rapatrié manu militari vers le Nigeria, son pays de provenance. Emprisonné pendant 3 mois au Nigeria, Jimmy ressort des geôles, malade. Il est conduit vers les l’ambassade du Cameroun, où on lui remet 50.000 nairas pour son retour au pays. Nullement instruit par ses mésaventures, le jeune téméraire va prendre une autre décision fatale : «Au lieu de rentrer et de reconnaitre mon échec je me suis entêté. Avec cet argent, j’ai pris la route du Benin ». Et au Benin, Jimmy dérive. Il sombre dans le trafic de la marijuana, qu’il achète bon marché au Ghana. S’étant fait une santé financière, il décide de repartir à l’assaut de l’Europe.

« Je suis d’abord passé par le Mali, où j’ai acheté un passeport. Je voulais traverser le désert pour me rendre en Algérie et espérer rejoindre l’Europe. Mais au Mali, j’ai rencontré quatre autres Camerounais que je connaissais déjà à Lagos et ils m’ont convaincu de passer plutôt par la Gambie. Nous avons pris le train et nous sommes passés par Kai, au Nord du Mali. Nous avons marché pendant des heures dans le désert. J’avais les pieds gonflés et j’ai dû abandonner ma grosse valise dans le désert parce qu’elle pesait. Il a fallu ensuite payer 10.000 FCFA à un homme âgé et attendre 22h pour qu’il nous fasse traverser par pirogue. Nous avons d’abord traversé les villes sénégalaises de Tambacounda et Kaolack, avant de rejoindre Banjul, la capitale gambienne par bateau. »

A Banjul, Jimmy fréquente les belles plages, dans l’espoir d’aguicher une expatriée. Dans le même temps, il est recruté comme vigile dans une boîte de nuit, mais doit se faire du muscle en salle de gym pour faire face aux agressions récurrentes en ces lieux. Ce passage en salle de musculation aura pourtant des effets insondables. Dans l’exercice de ses fonctions, Jimmy séduit une Espagnole, qui frémit devant ses généreux biceps. Et c’est reparti pour une autre volupté sexuelle dopée de drogue et d’alcool. Mais cette fois, l’aventurier n’est pas en captivité. Il se donne même de l’air avec sa compagne, qui l’emmène à Alger et à Tanger au Maroc.

La mort de 23 clandestins

Tanger, si proche du but. Si proche de l’Europe, suivant l’itinéraire tracé par cet homme qui avait inspiré Jimmy trois ans auparavant. Alors, le natif de Bafoussam se souvient de son but ultime. Il faut repartir. Gagner cette Europe de l’Ouest qui semble, plus que jamais, lui tendre les bras. « J’ai une fois de plus volé l’argent de l’Espagnole et je me suis enfui. J’ai contacté des passeurs prêts à me faire traverser pour l’Espagne avec de petits bateaux dont certains avaient la forme de vessie. La traversée coûtait 200 dinars ». Convaincu, Jimmy s’élance. Cette nuit-là, ils sont 30 à embarquer dans un petit bateau dans l’espoir de rejoindre les côtes espagnoles. « Il y avait des Sierra- Léonais, des Maliens, des Gambiens et plusieurs autres nationalités. J’étais le seul Camerounais.

Nous sommes partis vers 23h, et après 4h, nous étions tout près de la côte, que nous apercevions au loin ». Si près du but, mais aussi d’un drame qui va définitivement enterrer le rêve de Jimmy. « Le bateau a chaviré, je ne sais pas exactement ce qui s’est passé; c’était la panique générale. Un bloc de fer est tombé sur ma jambe, j’ai cru que j’allais mourir ». Quelques minutes après avoir constaté le drame, les passeurs réussissent à redresser le bateau. Eprouvés, ils déclarent ne pas pouvoir continuer le périple. Mais les clandestins ne l’entendent pas de cette oreille et refusent de rebrousser chemin. Gravement blessés pour certains, ils se voient tout proche du but et décident de se jeter à l’eau pour rejoindre l’Espagne. Cet entêtement scellera le sort de 23 clandestins qui mourront lors de cette folie collective.

Sept vont s’en tirer, repêchés par des patrouilles espagnoles. Sept rescapés, dont Jimmy, toujours hanté par cet épisode qui a failli lui coûter la vie : « C’était un vrai cauchemar. Jeme suis jeté a l’eau alors que je ne sentais plus ma jambe; je n’arrivais même pas à nager et il y avait plein de gros poissons. Sans l’intervention de cette patrouille, je serais certainement mort. Sauvé de justesse, Jimmy retrouve sept autres clandestins de son bateau dans un poste de police espagnol situé à la frontière. Il n’a même pas le temps de réaliser où il se trouve que déjà les garde-côtes le renvoient au Maroc. Jimmy et ses amis sont abandonnés à eux-mêmes. « Ils ne nous ont donné aucun soin alors qu’on était gravement blessés. Ils sont allés nous jeter dans le désert du Sahara où j’ai connu la vraie galère ».

Dans le désert du Sahara, la vie est impitoyable. Les voitures passent une fois par mois en direction du Maroc, et encore faut-il y trouver une place. « C’était horrible, se rappelle encore Jimmy, amer. Nous buvions nos urines, on se nourrissait de dattes. Une femme enceinte est morte et nous n’avons creusé que quelques centimètres pour l’enterrer, on n’avait plus de force ». Après plus d’un mois en ce lieu hostile, Jimmy et ses amis entrevoient un véhicule. Ils se rapprochent et expliquent leur désespoir au conducteur. Sans le moindre sou, ils sont embarqués pour le Mali. Après 14h de route, ils rallient Bamako. Le début de la résurrection. Amaigri, les yeux livides et le ventre ballonné, Jimmy suscite la pitié. Toujours blessé à la jambe, il a besoin de soins. Les Camerounais de Bamako cotisent 450.000 FCFA pour lui permettre de rentrer au pays, mais le pilote refuse d’embarquer le jeune homme malade. Celui-ci se retrouve chez un marabout malien qui le soulage grâce à des concoctions marinées au miel. Après un mois de traitement, Jimmy peut se tenir debout à l’aide d’une canne. C’est le grand retour au Cameroun, un soir de septembre 2011.

« Ma famille était présente à l’aéroport. Mes frères ont eu du mal à me reconnaitre, j’étais tout maigre », se rappelle Jimmy. Le retour au pays natal n’est pas un long fleuve tranquille. Le jeune homme est malade et a besoin de soins. La note est lourde. Il faut plus de 2 millions FCFA pour opérer sa jambe meurtrie par l’accident. La famille se cotise et sauve le revenant. Mais Jimmy y laisse des plumes. Il devient infirme et doit se servir d’une béquille pendant plus d’un an pour se déplacer. Instruit par cette mésaventure qui a failli lui coûter la vie, l’homme reprend sa tondeuse et retrouve un métier qu’il n’aurait jamais dû quitter : celui de coiffeur ! « Cette aventure était une grave erreur, reconnait-il. Aujourd’hui, je conseille les jeunes qui viennent se coiffer dans mon salon; ça ne sert à rien d’aller risquer sa vie dans des pays difficiles. A l’étranger, j’ai fait des jours sans manger, ce qui ne m’est jamais arrivé au Cameroun. A tous ceux qui veulent se lancer, je dis de réfléchir; vous risquez de tout perdre en choisissant ce chemin sombre ». Sage conseil d’un homme qui a vécu.

Source : Le Jour

 

Jimmy Deffo, le rescapé du Sahara

Afrique Connection | 03 / 04 / 2015 à 21:40

Jimmy Deffo a traversé 10 pays et frôlé la mort pour vivre son rêve d’immigrer en Europe. Revenu au pays, cet homme de 36 ans tient un salon de coiffure et sensibilise des jeunes camerounais sur le péril de l’immigration clandestine.

Peut-être fallait-il y lire une prémonition. Quand le père du jeune Deffo décide de le prénommer Jimmy –en référence à un rôle tenu par un acteur de film indien-après sa naissance le 12 Janvier 1978, il ne sait pas qu’il trace le sillon d’une vie d’aventures digne de l’acteur de cinéma qu’il admirait tant. En Afrique, les noms ont un sens. Les prénoms aussi. « Après mon CEPE obtenu dans la ville de Bafoussam, j’ai commencé à fuir les cours. J’ai pu pousser les études jusqu’en classe de 4e, mais là, je n’en pouvais plus. J’avais la tête ailleurs », confesse Jimmy. La tête dans les étoiles. Le rêve d’une vie meilleure. Loin des vicissitudes de son Bafoussam natal. « Je suis d’abord parti à Douala chez ma tante, au quartier Brazzaville.

Par la suite, je me suis retrouvé à Yaoundé où je travaillais dans un salon de coiffure », raconte-t-il. Et c’est à Yaoundé que la vie du jeune homme va basculer. Jimmy Deffo fait une rencontre qui chamboule sa vie : « Juste en face du salon de coiffure où je travaillais, résidait un jeune homme qui me faisait rêver. Il s’habillait toujours bien et possédait une BMW. Tout le quartier l’admirait et je me suis dit pourquoi ne pas être comme lui ». Jimmy va alors se rapprocher de cet homme qu’il considère comme son modèle de réussite. Frappé par ce courage, l’autre lui fera le plan de route qui l’a conduit vers la « terre promise ». « Il m’a donné son itinéraire : Nigeria, Benin, Togo, Burkina Faso, Mali, désert du Sahara, Algérie, Maroc et… Espagne. Je l’ai écouté attentivement et je me suis dit pourquoi pas moi ! ». Séduit par son interlocuteur, Jimmy décide de se jeter à l’eau. Seulement, il n’a pas d’argent et opte pour une solution extrême : « j’ai décidé de vendre le salon de coiffure que je possédais déjà. J’ai collecté 175.000 FCFA et j’étais prêt à me jeter à l’eau ».

Mais un évènement viendra contrarier ses plans : « Je suis allé à Bafoussam pour dire au revoir à la famille. Une fois là-bas, j’ai trouvé ma mère malade et dans des problèmes. J’ai dépensé cet argent et au bout du compte, il ne me restait plus que 25.000 FCFA ». Suffisant pour abandonner ? Que non ! Après un passage chez un marabout qui lui prédit « beaucoup de richesse et une femme blanche », Jimmy s’élance en septembre 2001, avec dans ses proches un joli pactole estimé à … 20.000 FCFA. Bafoussam-Foumbot- Foumban-Koutaba- Banyo (Extrême – Nord du pays) et déjà une première escale : « Je n’avais plus d’argent. A Banyo, je rencontre un ami d’enfance qui tient la boutique de son grand frère et qui veut aussi partir ». Les deux font équipe, mais encore faut-il trouver les moyens pour rallier le Nigeria voisin, la prochaine étape de cette longue marche. Happé par l’instinct de survie, Jimmy se rue dans un quartier de prostituées. Son plan est simple : Trouver d’abord le gîte et le couvert, en attendant mieux : « Je rencontre une prostituée que je paie 1.000 FCFA pour une nuit. Je lui fais alors croire que j’attends de l’argent qui me parviendra de Yaoundé dans une semaine. On passe un deal. Je suis autorisé à rester, à deux conditions : Elle aura sa part dès que l’argent arrive et je ne suis autorisé à retourner dans la chambre chaque jour qu’après 1h du matin ». Par la suite, les deux aventuriers parviennent à réunir 20.000 FCFA grâce notamment au support du frère aîné de cet ami de Jimmy.

La galère au Nigeria

Avec 5.000 FCFA, ils parviennent à rallier Madanga, premier village nigérian à la frontière du Cameroun. Pas de bol ! A Madanga, ce sont des machettes qui accueillent nos deux Robins des Bois : « nous sommes arrivés en pleine guerre entre chrétiens et musulmans, nous avons dû nous cacher en brousse pendant deux semaines ». A Gounoudje, le village suivant, Jimmy et son ami sont à nouveau en panne d’argent. Dans l’hostilité de la brousse, ils font une étrange rencontre. « Nous sommes tombés sur un Congolais qui avait fait la guerre à Kinshasa et qui avait résidé au Cameroun pendant 15 ans. Il tenait une fabrique de briques de terre et nous a proposé de travailler avec lui. Avec une moyenne de 5 nairas par brique et 1.000 briques par jour, nous avons pu amasser 15.000 nairas en 2 mois ».

Suffisant pour emprunter un camion pour Yola State où se trouve une importante communauté camerounaise. Et pour rallier Lagos et l’ambassade du Cameroun, où les deux hommes font face à un spectacle désolant : « Beaucoup de Camerounais dormaient dans la cour de l’ambassade. Ils venaient de Mauritanie et du Sénégal, il y avait des rapatriés de l’Algérie et du Niger qui sollicitaient de l’aide pour rentrer au Cameroun. Tous les jours, l’ambassadeur passait devant eux pour renter dans son bureau, mais on leur faisait croire qu’il n’était pas là », raconte Jimmy. Les deux aventuriers vont eux aussi s’aménager une place dans la cour de l’ambassade. Ils ont compris qu’ils ne peuvent rien attendre de leur représentation diplomatique et se sont lancés dans des petits jobs : « On allait au marché pour se battre, tout était bon à prendre. En 3 mois et deux semaines, j’ai pu épargner 45.000 nairas ».

Une somme emmagasinée grâce notamment à quelques coups réussis dans la capitale nigériane : « Je reconnais que j’ai souvent eu à faire de la feymania, mais c’était difficile et j’avais un objectif à atteindre », confesse le jeune homme. En juin 2012, Jimmy Deffo se sépare de son ami lessivé par l’aventure. Il achète un faux papier français à 15.000 nairas et paie 500 nairas pour changer la photo sur le passeport. Le Congolais qui lui vend ce document l’oriente vers la Russie, question d’éviter les pays de l’espace Schengen, où le faux passeport pourrait facilement être détecté. Une fois à l’aéroport de Moscou, Jimmy court dans les toilettes et se débarrasse de son document de voyage. Avant de se faire contrôler, il croise une femme visiblement âgée et se présente dans un anglais approximatif comme un Congolais fuyant la guerre et qui a égaré tous ses papiers.

Grace à son entregent, la femme parvient à extirper le jeune homme de l’aéroport et l’héberge chez elle. Jimmy croit alors s’être ouvert une voie royale vers l’eldorado européen, mais c’était sans compter avec la libido exacerbée de la Russe, qui décide d’en faire un objet sexuel : « Elle me retenait captive chez elle où je devais satisfaire ses désirs sexuels. Elle m’a plongé dans le vice, elle m’a fait consommer la cocaïne et plusieurs autres drogues », confie-t-il. Pris dans l’étau, Jimmy pense alors à s’enfuir : « c’était difficile, car c’est elle qui détenait le papier qu’elle m’avait fait obtenir au HCR. Après un an passé avec elle, je ne sortais toujours pas seul ».Mais Jimmy va attendre son heure. Conseillé par un jeune Anglais venu passer des vacances à Moscou et qui résidait juste en face, il va tenter le coup de sa vie. « J’avais repéré où elle cachait son argent et où elle gardait mes papiers. Le jeune Anglais m’a aidé à acheter un billet pour la France. Un matin, j’ai pris son argent et j’ai filé à l’aéroport ». Une fois à l’aéroport, Jimmy présente ses papiers. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il lui est impossible de quitter le pays sans l’autorisation de sa « tutrice ». Celle-ci est alors appelée et rapplique à l’aéroport en cascade. « Elle était rouge de colère, elle m’a traité de sale nègre et m’a administré une paire de gifles ».

Menotté, Jimmy est conduit dans une cellule. Le lendemain, il est rapatrié manu militari vers le Nigeria, son pays de provenance. Emprisonné pendant 3 mois au Nigeria, Jimmy ressort des geôles, malade. Il est conduit vers les l’ambassade du Cameroun, où on lui remet 50.000 nairas pour son retour au pays. Nullement instruit par ses mésaventures, le jeune téméraire va prendre une autre décision fatale : «Au lieu de rentrer et de reconnaitre mon échec je me suis entêté. Avec cet argent, j’ai pris la route du Benin ». Et au Benin, Jimmy dérive. Il sombre dans le trafic de la marijuana, qu’il achète bon marché au Ghana. S’étant fait une santé financière, il décide de repartir à l’assaut de l’Europe.

« Je suis d’abord passé par le Mali, où j’ai acheté un passeport. Je voulais traverser le désert pour me rendre en Algérie et espérer rejoindre l’Europe. Mais au Mali, j’ai rencontré quatre autres Camerounais que je connaissais déjà à Lagos et ils m’ont convaincu de passer plutôt par la Gambie. Nous avons pris le train et nous sommes passés par Kai, au Nord du Mali. Nous avons marché pendant des heures dans le désert. J’avais les pieds gonflés et j’ai dû abandonner ma grosse valise dans le désert parce qu’elle pesait. Il a fallu ensuite payer 10.000 FCFA à un homme âgé et attendre 22h pour qu’il nous fasse traverser par pirogue. Nous avons d’abord traversé les villes sénégalaises de Tambacounda et Kaolack, avant de rejoindre Banjul, la capitale gambienne par bateau. »

A Banjul, Jimmy fréquente les belles plages, dans l’espoir d’aguicher une expatriée. Dans le même temps, il est recruté comme vigile dans une boîte de nuit, mais doit se faire du muscle en salle de gym pour faire face aux agressions récurrentes en ces lieux. Ce passage en salle de musculation aura pourtant des effets insondables. Dans l’exercice de ses fonctions, Jimmy séduit une Espagnole, qui frémit devant ses généreux biceps. Et c’est reparti pour une autre volupté sexuelle dopée de drogue et d’alcool. Mais cette fois, l’aventurier n’est pas en captivité. Il se donne même de l’air avec sa compagne, qui l’emmène à Alger et à Tanger au Maroc.

La mort de 23 clandestins

Tanger, si proche du but. Si proche de l’Europe, suivant l’itinéraire tracé par cet homme qui avait inspiré Jimmy trois ans auparavant. Alors, le natif de Bafoussam se souvient de son but ultime. Il faut repartir. Gagner cette Europe de l’Ouest qui semble, plus que jamais, lui tendre les bras. « J’ai une fois de plus volé l’argent de l’Espagnole et je me suis enfui. J’ai contacté des passeurs prêts à me faire traverser pour l’Espagne avec de petits bateaux dont certains avaient la forme de vessie. La traversée coûtait 200 dinars ». Convaincu, Jimmy s’élance. Cette nuit-là, ils sont 30 à embarquer dans un petit bateau dans l’espoir de rejoindre les côtes espagnoles. « Il y avait des Sierra- Léonais, des Maliens, des Gambiens et plusieurs autres nationalités. J’étais le seul Camerounais.

Nous sommes partis vers 23h, et après 4h, nous étions tout près de la côte, que nous apercevions au loin ». Si près du but, mais aussi d’un drame qui va définitivement enterrer le rêve de Jimmy. « Le bateau a chaviré, je ne sais pas exactement ce qui s’est passé; c’était la panique générale. Un bloc de fer est tombé sur ma jambe, j’ai cru que j’allais mourir ». Quelques minutes après avoir constaté le drame, les passeurs réussissent à redresser le bateau. Eprouvés, ils déclarent ne pas pouvoir continuer le périple. Mais les clandestins ne l’entendent pas de cette oreille et refusent de rebrousser chemin. Gravement blessés pour certains, ils se voient tout proche du but et décident de se jeter à l’eau pour rejoindre l’Espagne. Cet entêtement scellera le sort de 23 clandestins qui mourront lors de cette folie collective.

Sept vont s’en tirer, repêchés par des patrouilles espagnoles. Sept rescapés, dont Jimmy, toujours hanté par cet épisode qui a failli lui coûter la vie : « C’était un vrai cauchemar. Jeme suis jeté a l’eau alors que je ne sentais plus ma jambe; je n’arrivais même pas à nager et il y avait plein de gros poissons. Sans l’intervention de cette patrouille, je serais certainement mort. Sauvé de justesse, Jimmy retrouve sept autres clandestins de son bateau dans un poste de police espagnol situé à la frontière. Il n’a même pas le temps de réaliser où il se trouve que déjà les garde-côtes le renvoient au Maroc. Jimmy et ses amis sont abandonnés à eux-mêmes. « Ils ne nous ont donné aucun soin alors qu’on était gravement blessés. Ils sont allés nous jeter dans le désert du Sahara où j’ai connu la vraie galère ».

Dans le désert du Sahara, la vie est impitoyable. Les voitures passent une fois par mois en direction du Maroc, et encore faut-il y trouver une place. « C’était horrible, se rappelle encore Jimmy, amer. Nous buvions nos urines, on se nourrissait de dattes. Une femme enceinte est morte et nous n’avons creusé que quelques centimètres pour l’enterrer, on n’avait plus de force ». Après plus d’un mois en ce lieu hostile, Jimmy et ses amis entrevoient un véhicule. Ils se rapprochent et expliquent leur désespoir au conducteur. Sans le moindre sou, ils sont embarqués pour le Mali. Après 14h de route, ils rallient Bamako. Le début de la résurrection. Amaigri, les yeux livides et le ventre ballonné, Jimmy suscite la pitié. Toujours blessé à la jambe, il a besoin de soins. Les Camerounais de Bamako cotisent 450.000 FCFA pour lui permettre de rentrer au pays, mais le pilote refuse d’embarquer le jeune homme malade. Celui-ci se retrouve chez un marabout malien qui le soulage grâce à des concoctions marinées au miel. Après un mois de traitement, Jimmy peut se tenir debout à l’aide d’une canne. C’est le grand retour au Cameroun, un soir de septembre 2011.

« Ma famille était présente à l’aéroport. Mes frères ont eu du mal à me reconnaitre, j’étais tout maigre », se rappelle Jimmy. Le retour au pays natal n’est pas un long fleuve tranquille. Le jeune homme est malade et a besoin de soins. La note est lourde. Il faut plus de 2 millions FCFA pour opérer sa jambe meurtrie par l’accident. La famille se cotise et sauve le revenant. Mais Jimmy y laisse des plumes. Il devient infirme et doit se servir d’une béquille pendant plus d’un an pour se déplacer. Instruit par cette mésaventure qui a failli lui coûter la vie, l’homme reprend sa tondeuse et retrouve un métier qu’il n’aurait jamais dû quitter : celui de coiffeur ! « Cette aventure était une grave erreur, reconnait-il. Aujourd’hui, je conseille les jeunes qui viennent se coiffer dans mon salon; ça ne sert à rien d’aller risquer sa vie dans des pays difficiles. A l’étranger, j’ai fait des jours sans manger, ce qui ne m’est jamais arrivé au Cameroun. A tous ceux qui veulent se lancer, je dis de réfléchir; vous risquez de tout perdre en choisissant ce chemin sombre ». Sage conseil d’un homme qui a vécu.

Source : Le Jour

 

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