Asmelash Zeferu : l'éthiopien qui a construit un avion grâce à YouTube

Afrique Connection | 07 / 12 / 2015 à 07:15

« Je vais voler ! », s’égosille Asmelash Zeferu pour se faire entendre de la foule malgré le vent qui fait trembler les ailes de son avion. Il se concentre un instant puis démarre le moteur. L’hélice se met à tourner, les spectateurs retiennent leur souffle et… Et rien. Le moteur tient le choc mais l’hélice se détache, et les spectateurs sifflent l’Ethiopien, penaud, qui n’a pas bougé d’un centimètre.

Ils étaient plusieurs dizaines à avoir fait le déplacement à Dabe, un village à une quarantaine de kilomètres d’Addis Abeba, en juin, pour voir la première tentative de décollage. M. Zeferu, 35 ans, est le premier Ethiopien à avoir construit son propre avion. En seulement quelques semaines, il est devenu une curieuse attraction dans son pays, et partout ailleurs.

Asmelash Zeferu a toujours voulu être pilote. Enfant, il fabriquait des avions de papier qu’il envoyait en l’air avec un lanceur de son cru mu par une vieille dynamo. Puis, il les vendait à ses camarades pour quelques birrs, la monnaie éthiopienne. Mais c’est surtout quand il a vu les travailleurs humanitaires de la Croix-Rougeatterrir dans sa région du nord de l’Ethiopie lors d’une sécheresse que sa vocation est née. « Ils étaient nos héros, explique-t-il. J’ai eu le déclic lorsque j’ai pu toucherl’appareil. »

« Pour un petit centimètre »

Pendant toute sa scolarité, il garde ce rêve en tête. Un jour, il découvre par hasard une annonce du centre de formation d’Ethiopian Airlines sur un panneau d’affichage de son campus universitaire. La compagnie aérienne recrute des pilotes. Il se précipite à l’entretien. Mais c’est la désillusion. « Pour un petit centimètre », il est recalé. « J’ai regardé le recruteur dans le blanc des yeux et je lui ai juré qu’un jour, je serai le commandant de bord de mon avion, raconte-il. Et regardez, quinze ans plus tard, le voilà mon K-570A ! »

Asmelash Zeferu se pavane près de son avion fraîchement repeint de rouge. Il bricole par-ci, il gratte par-là. « C’est encore plus impressionnant lorsque les ailes sont accrochées », assure-t-il. Les ailes blanches, elles, se trouvent dans la pièce d’une maison voisine qu’il loue 300 birrs (environ 13 euros) par mois.

Il lui a fallu dix longues années pour étudier la conception d’un avion. Le week-end, Asmelash Zeferu fouillait dans les moindres recoins du Merkato, le plus grand marché d’Afrique aux yeux des Ethiopiens, pour trouver toutes les pièces nécessaires, rarement de première main. Il passait ses soirées dans les cybercafés d’Addis Abeba à regarder des tutoriaux YouTube, à noter et à mémoriser les astuces de ses prédécesseurs sans se plaindre de la lente connexion et des longs trajets quotidiens dans les minibus bondés de la capitale. Et la nuit, il dévorait leslivres traitant d’aviation à la lampe torche, et les photocopies mal imprimées des recherches de la Federal Aviation Administration des Etats-Unis.

570 jours de travail

Dix ans plus tard, Asmelash Zeferu se sent fin prêt. Il se met au travail en décembre 2014. Et en 570 jours, il met au point l’avion K-570A modélisé à partir de plans d’un appareil américain, le Pietenpol, qui datent de presque un siècle. Les dessins sont encore dans sa « maison », une petite pièce en bazar d’à peine douze mètres carrés, où se trouvent des tabourets en plastique, un vieux téléviseur, une montagne de notes sur la conception d’avions légers et surtout… « ma bucket list ! » Scotchée au mur, au-dessus d’un matelas mou qui lui sert de lit, une feuille de papier où il a consigné ses rêves les plus fous. Au premier rang desquels : « Une reconnaissance internationale. » À en juger par les nombreux coups de fil de la presse étrangère qui ne cessent de faire vibrer l’un de ses quatre téléphones portables, celle-ci est en marche.

« J’ai quitté mon job il y a un an et demi. J’ai décidé de consacrer mes journées à ma passion », explique-t-il. Asmelash Zeferu a reçu plus de 110 000 birrs (environ 5000 euros) de donateurs privés en quelques semaines grâce aux reportages des chaînes nationale EBC et américaine CNN. C’est plus de la moitié de dix ans d’économies sur son salaire d’agent de santé publique qui lui ont permis d’acheter tous les matériaux. L’entreprise éthiopienne de télécommunications lui a également donné un coup de pouce financier.

Asmelash Zeferu se sent désormais prêt à voler. Il a changé de moteur, passant de 30 à 78 chevaux. Il a également augmenté la distance entre l’hélice et l’appareil pour éviter une autre déconvenue. Et reçu quelques conseils via Facebook de la part de pilotes néerlandais moins amateurs… qui ont été soulagés lorsqu’il a accepté leur coup de main, car Asmelash Zeferu n’a jamais appris à piloter.

« D’autres Africains avant moi ont tenté l’expérience. Un Ougandais, un Kényan… mais si je décolle à plus de deux mètres, je serai le premier à réussir cette prouesse sur le continent ! », s’enthousiasme-t-il. Et si cette deuxième tentative se soldait par un nouvel échec ? « Je n’ai pas échoué, j’ai juste trouvé 10 000 moyens qui ne fonctionnent pas », affirme-t-il, en citant l’inventeur américain Thomas Edison.

« A 10 mètres au-dessus du sol »

Le 13 décembre, Asmelash Zeferu portera un costume, car il veut mettre la bague au doigt de sa fiancée Seble Bekele à l’atterrissage. Mais il n’a pas prévu de parachute. « Je souhaiterais voler à 10 mètres au-dessus du sol, ce n’est pas grand-chose. Je ne cours aucun risque », veut-il croire, en précisant qu’il priera Dieu et pensera très fort à sa mère Kiros – le K de K-570A – décédée.

L’Ethiopien rêvasse déjà à sa lune de miel où il prendra l’avion pour la première fois. « Kenya, Seychelles, Chine, puis cap sur les Etats-Unis pour admirer de mes propres yeux le premier appareil de William Boeing, mon modèle, au musée de Seattle ». Et peut-être convaincre une université américaine de lui offrir une boursed’étude pour se former à l’ingénierie aérospatiale ?

« Mon rêve est de faire partie de l’équipe de la NASA et de revenir dans mon pays pour créer une compagnie aérienne en 2031 », dit-il, précis. Mais pas pourconcurrencer Ethiopian Airlines, tient-il à préciser. Seulement pour vendre d’autres avions. D’ici là, son premier appareil restera en Ethiopie. Il trônera au musée de l’aviation d’Addis Abeba. Qu’il décolle le 13 décembre, ou pas.

Source : Le Monde

 

Asmelash Zeferu : l'éthiopien qui a construit un avion grâce à YouTube

Afrique Connection | 07 / 12 / 2015 à 07:15

« Je vais voler ! », s’égosille Asmelash Zeferu pour se faire entendre de la foule malgré le vent qui fait trembler les ailes de son avion. Il se concentre un instant puis démarre le moteur. L’hélice se met à tourner, les spectateurs retiennent leur souffle et… Et rien. Le moteur tient le choc mais l’hélice se détache, et les spectateurs sifflent l’Ethiopien, penaud, qui n’a pas bougé d’un centimètre.

Ils étaient plusieurs dizaines à avoir fait le déplacement à Dabe, un village à une quarantaine de kilomètres d’Addis Abeba, en juin, pour voir la première tentative de décollage. M. Zeferu, 35 ans, est le premier Ethiopien à avoir construit son propre avion. En seulement quelques semaines, il est devenu une curieuse attraction dans son pays, et partout ailleurs.

Asmelash Zeferu a toujours voulu être pilote. Enfant, il fabriquait des avions de papier qu’il envoyait en l’air avec un lanceur de son cru mu par une vieille dynamo. Puis, il les vendait à ses camarades pour quelques birrs, la monnaie éthiopienne. Mais c’est surtout quand il a vu les travailleurs humanitaires de la Croix-Rougeatterrir dans sa région du nord de l’Ethiopie lors d’une sécheresse que sa vocation est née. « Ils étaient nos héros, explique-t-il. J’ai eu le déclic lorsque j’ai pu toucherl’appareil. »

« Pour un petit centimètre »

Pendant toute sa scolarité, il garde ce rêve en tête. Un jour, il découvre par hasard une annonce du centre de formation d’Ethiopian Airlines sur un panneau d’affichage de son campus universitaire. La compagnie aérienne recrute des pilotes. Il se précipite à l’entretien. Mais c’est la désillusion. « Pour un petit centimètre », il est recalé. « J’ai regardé le recruteur dans le blanc des yeux et je lui ai juré qu’un jour, je serai le commandant de bord de mon avion, raconte-il. Et regardez, quinze ans plus tard, le voilà mon K-570A ! »

Asmelash Zeferu se pavane près de son avion fraîchement repeint de rouge. Il bricole par-ci, il gratte par-là. « C’est encore plus impressionnant lorsque les ailes sont accrochées », assure-t-il. Les ailes blanches, elles, se trouvent dans la pièce d’une maison voisine qu’il loue 300 birrs (environ 13 euros) par mois.

Il lui a fallu dix longues années pour étudier la conception d’un avion. Le week-end, Asmelash Zeferu fouillait dans les moindres recoins du Merkato, le plus grand marché d’Afrique aux yeux des Ethiopiens, pour trouver toutes les pièces nécessaires, rarement de première main. Il passait ses soirées dans les cybercafés d’Addis Abeba à regarder des tutoriaux YouTube, à noter et à mémoriser les astuces de ses prédécesseurs sans se plaindre de la lente connexion et des longs trajets quotidiens dans les minibus bondés de la capitale. Et la nuit, il dévorait leslivres traitant d’aviation à la lampe torche, et les photocopies mal imprimées des recherches de la Federal Aviation Administration des Etats-Unis.

570 jours de travail

Dix ans plus tard, Asmelash Zeferu se sent fin prêt. Il se met au travail en décembre 2014. Et en 570 jours, il met au point l’avion K-570A modélisé à partir de plans d’un appareil américain, le Pietenpol, qui datent de presque un siècle. Les dessins sont encore dans sa « maison », une petite pièce en bazar d’à peine douze mètres carrés, où se trouvent des tabourets en plastique, un vieux téléviseur, une montagne de notes sur la conception d’avions légers et surtout… « ma bucket list ! » Scotchée au mur, au-dessus d’un matelas mou qui lui sert de lit, une feuille de papier où il a consigné ses rêves les plus fous. Au premier rang desquels : « Une reconnaissance internationale. » À en juger par les nombreux coups de fil de la presse étrangère qui ne cessent de faire vibrer l’un de ses quatre téléphones portables, celle-ci est en marche.

« J’ai quitté mon job il y a un an et demi. J’ai décidé de consacrer mes journées à ma passion », explique-t-il. Asmelash Zeferu a reçu plus de 110 000 birrs (environ 5000 euros) de donateurs privés en quelques semaines grâce aux reportages des chaînes nationale EBC et américaine CNN. C’est plus de la moitié de dix ans d’économies sur son salaire d’agent de santé publique qui lui ont permis d’acheter tous les matériaux. L’entreprise éthiopienne de télécommunications lui a également donné un coup de pouce financier.

Asmelash Zeferu se sent désormais prêt à voler. Il a changé de moteur, passant de 30 à 78 chevaux. Il a également augmenté la distance entre l’hélice et l’appareil pour éviter une autre déconvenue. Et reçu quelques conseils via Facebook de la part de pilotes néerlandais moins amateurs… qui ont été soulagés lorsqu’il a accepté leur coup de main, car Asmelash Zeferu n’a jamais appris à piloter.

« D’autres Africains avant moi ont tenté l’expérience. Un Ougandais, un Kényan… mais si je décolle à plus de deux mètres, je serai le premier à réussir cette prouesse sur le continent ! », s’enthousiasme-t-il. Et si cette deuxième tentative se soldait par un nouvel échec ? « Je n’ai pas échoué, j’ai juste trouvé 10 000 moyens qui ne fonctionnent pas », affirme-t-il, en citant l’inventeur américain Thomas Edison.

« A 10 mètres au-dessus du sol »

Le 13 décembre, Asmelash Zeferu portera un costume, car il veut mettre la bague au doigt de sa fiancée Seble Bekele à l’atterrissage. Mais il n’a pas prévu de parachute. « Je souhaiterais voler à 10 mètres au-dessus du sol, ce n’est pas grand-chose. Je ne cours aucun risque », veut-il croire, en précisant qu’il priera Dieu et pensera très fort à sa mère Kiros – le K de K-570A – décédée.

L’Ethiopien rêvasse déjà à sa lune de miel où il prendra l’avion pour la première fois. « Kenya, Seychelles, Chine, puis cap sur les Etats-Unis pour admirer de mes propres yeux le premier appareil de William Boeing, mon modèle, au musée de Seattle ». Et peut-être convaincre une université américaine de lui offrir une boursed’étude pour se former à l’ingénierie aérospatiale ?

« Mon rêve est de faire partie de l’équipe de la NASA et de revenir dans mon pays pour créer une compagnie aérienne en 2031 », dit-il, précis. Mais pas pourconcurrencer Ethiopian Airlines, tient-il à préciser. Seulement pour vendre d’autres avions. D’ici là, son premier appareil restera en Ethiopie. Il trônera au musée de l’aviation d’Addis Abeba. Qu’il décolle le 13 décembre, ou pas.

Source : Le Monde

 

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