Madjissem Beringaye, sur la voie de l'émergence

Afrique Connection | 09 / 03 / 2014 à 10:55

Présidente de « Living The African Dream », Madjissem Beringaye, franco- tchadienne, ne ménage pas son énergie pour accompagner les jeunes entrepreneurs établis en Afrique en vue de faire prospérer leurs activités. Mais le profil de cette jeune femme au physique plutôt mannequin, qui rêvait d’être Claire Chazal, la prédestine sans doute à une carrière au-delà de ses activités professionnelles et associatives.

Son mètre 88 qui vous fait sentir si petit, sa taille fine, sa démarche coquette, son accoutrement digne des podiums les plus glamours de Milan à Paris, une allure corporelle qui est généralement le fruit d'un régime rigoureux, sa joie de vivre assermentée par un lumineux sourire qui vous accroche de loin...Tous les critères sont réunis pour que vous succombiez à l'apparence, sans coup férir. Pour qu'à première vue, vous soyez tentés de soupirer « tiens, c'est quand ton prochain défilé déjà? » Madjissem Beringaye a tout d'une top model à la carrière déjà remplie. Tout, mais seulement dans l'apparence. Car, à l'entame d'une discussion, vous courberez tout de suite l'échine devant votre idée reçue, aussi vite que vous-vous étiez précipité dans votre pré-jugement. Pour vous rattraper, vous allez alors essayer de vous convaincre que la personne en face de vous a sans doute raté sa vocation. Quoi qu'il en soit, vous aurez eu tort. Quoique, comme elle l'avouera sur le bout des lèvres, vers la fin de l'entretien, elle s'est essayée « vaguement » au mannequinat vers ses 15- 16 ans. « Quand je marchais dans la rue avec ma mère, tout le monde lui disait votre fille doit être mannequin ; mais ma mère répondait toujours que je devais faire des études. Je suis donc sortie de ce milieu aussi vite que j'y suis rentrée. Je savais que ma destinée était ailleurs. Même si j'adore la mode, je n'aurais pas aimé résumer ma vie à la mode », explique Madjissem, d'une voix encore à l'âge adolescente.

Au service des jeunes entrepreneurs africains

L'aurait-elle ardemment désiré, le cocon familial dans lequel elle a grandi avec sa sœur et ses quatre frères, à Ndjaména (capitale du Tchad), puis à Paris, ne la prédisposerait sans doute pas à une carrière sur les paillettes. On l'a vu, sa mère, Directrice d'un centre social dédié aux femmes et aux enfants, s'empressait de faire obstruction à toutes les influences extérieures qui tentaient d'orienter sa fille chérie sur une autre voie que celle studieuse. Son père, enseignant-chercheur, est le premier tchadien à avoir passé son doctorat dans son pays. En bon diplomate, il fut conseiller au ministère des Affaires étrangères du Tchad. Dans cet environnement-là, pas besoin de parier que la petite « Madji » avait plus de chance de mener une carrière intellectuelle.

C'est en toute logique donc, que cette jeune femme, née au Tchad il y a 29 ans, qui y a grandi et suivi une grande partie de son cursus scolaire, avant de s'installer à Paris avec ses parents, fasse aujourd'hui partie des étoiles montantes de la diaspora sur lesquelles l'Afrique de demain –pourquoi pas d'aujourd'hui même- devra inéluctablement compter. « Jeune entrepreneuse » comme elle aime se définir, elle a en effet lancé, en 2012, une société de conseil spécialisée sur les problématiques africaines. À ce titre, elle accompagne des investisseurs et des sociétés qui veulent s'implanter sur le contient. Novice et prudente, elle a dans un premier temps opté pour le régime auto-entrepreneur, un régime créé en 2009 par l'Etat français et qui permet de créer son entreprise en toute simplicité, en étant exempté des tracasseries administratives. Après un temps d'adaptation, Madjissem Beringaye passera de ce statut à celui d'entreprise classique. Une « vraie » chef d'entreprise quoi !

Madjissem-BERINGAYE-portrait-black.jpg

"Rien ne me prédestinait à une carrière d'entrepreneur"

Et pourtant, précise t-elle, rien ne la prédestinait à une telle carrière. « Parce que j'ai fait des études en droit public et en relations internationales, j'avais envie d'être diplomate. À un moment, j'ai ressenti qu'une fibre entrepreneuriale naissait en moi, et j'ai donc décidé de la dérouler », justifie Madjissem. Son master en poche, elle entre dans le mastodonte du cosmétique, le groupe L'Oréal, où elle travaille dans le service Stratégie et Communication. Elle s'adapte très vite. Mais, surtout, la politique de responsabilisation des jeunes recrues opérée par cette multinationale a eu le mérite de donner des idées à la demoiselle qui n'a pas de temps à perdre.

Madjissem Beringaye, qui ne connaît pas la définition du mot timidité, qui expose des théories économiques et entrepreneuriales comme si elle sortait d'une grande école de commerce, qui roule à vélo dans Paris parce que l'épargnant des aléas des transports en commun (métro, RER, bus), fait partie de cette nouvelle génération à la fois précoce de par sa boulimie de prendre des initiatives à un âge jeune, et aux dents longues de par ses ambitions à dompter le monde. Elle ne se contente pas de s'occuper à faire grandir lentement mais sûrement sa jeune boîte. Dynamique, toujours pressée, ayant pris goût à la prise d'initiative, la jeune femme, un an après la création de sa société de conseil, met en orbite un autre projet : « Living The African Dream ». C'est une association dont le but est d'« aider » les jeunes africains, essentiellement ceux établis sur le continent, à développer leurs entreprises. Et preuve que c'est un projet ambitieux, la jeune femme a su s'entourer de personnalités à la hauteur de son ambition. Parmi ses soutiens, on compte notamment les anciens ministres français Philippe Douste- Blazy et Jean-Marie Bockel.

« À la fin de chaque année, on va prendre les 10 projets les plus innovants et les intégrer à un incubateur accélérateur. »

Le contenu du projet est tout aussi alléchant. D'ici fin 2015, la présidente de « Living The Africn Dream » espère implanter un premier centre entrepreneurial et d'innovation, soit à Ndjaména (Tchad), à Bamako (Mali) ou à Abidjan (Côte d'Ivoire). L'objectif est de sélectionner des jeunes qui seront formés aux fondamentaux du buisiness : montage de projets, business plan, procédures juridiques, etc. « À la fin de chaque année, on va prendre les 10 projets les plus innovants et les intégrer à un incubateur accélérateur. C'est un processus qui va de 1 à 3 ans. L'idée c'est de les accompagner, en les offrant des bureaux, du matériel informatique, de les aider dans les mises en relation, dans la recherche des financements, vraiment de les aider à décoller », explique la présidente de l'association.

Vous l'aurez également remarqué, la franco-tchadienne a un côté américain ; de par le choix de l'acronyme de sa deuxième boite. « Living The African Dream » fait référence à l'idée d'«American Dream», qui laisse entendre donc qu'on peut réussir peu importe d'où l'on vient, peu importe ses origines pauvres ou riches. L'important, c'est d'avoir des idées, et la réussite suivra. C'est un message que j'essaye de transmettre aux Africains de ma génération, en leur disant « regardez, l'Afrique va changer, c'est le futur relais de croissance ; l'eldorado, c'est en Afrique qu'il va se passer demain, mais pour cela, il faut d'abord travailler et aller chercher cet eldorado », explique le jeune chef d'entreprise. Alors, comment cette idée a-t-elle germé dans la tête de Madjissem ? « De par mes activités professionnelles, je me promène beaucoup sur le continent. Et à chaque fois, je rencontre des jeunes qui ont du talent, des idées, et des projets, mais ils n'ont malheureusement pas de structures pour les aider à les développer. Donc je me suis dit qu'il faut faire quelque chose. C'est comme ça qu'est venue l'idée de lancer « Living The African Dream », répond t-elle.

« Je suis née en Afrique, j'y séjourne régulièrement. J'ai un lien très fort avec le continent. Il y a tellement de choses à faire en Afrique...J'avais besoin d'un nouveau challenge, et je me suis alors lancée.  »

Cela peut paraître comme idée reçue. Mais, généralement, les Africains nés en France ou qui y sont établis depuis leur jeunesse, ont plutôt tendance à ne pas "regarder derrière", à ne pas inclure leur pays d'origine dans leur plan de carrière, bref à vivre leur vie en France. Madjissem Beringaye, à l'instar de plus en plus de jeunes de sa génération d'ailleurs, a fait entorse à cette tradition. Certes, elle réside à Paris, ses entreprises sont implantées à Paris, mais toutes ses activités sont orientées sur le continent. Alors, est-ce parce que la France ne lui a pas donné la place qu'elle mérite ? « A un moment, j'ai ressenti le besoin de travailler en Afrique », botte t-elle en touche. Avant de livrer des détails qui témoignent de son état d'esprit : 

« Je suis née en Afrique, j'y séjourne régulièrement. J'ai un lien très fort avec le continent. Il y a tellement de choses à faire en Afrique...J'avais besoin d'un nouveau challenge, et je me suis alors lancée. Dans ma réflexion, c'était où est-ce que je pouvais avoir une vraie plus-value ? Et pourquoi ne pas mettre en place une structure qui fait le pont entre l'occident et l'Afrique, parce que j'ai les deux côtés en moi ? Je suis profondément africaine, mais en même temps, je sors du système éducatif français. Dans ma manière de travailler, de parler, j'ai une façon très occidentale. Et donc, je me suis dit pourquoi ne pas aider les entreprises occidentales à comprendre le marché africain, et, inversement, essayer d'accompagner les Africains dans leurs stratégies d'entreprendre en Afrique, et également à l'international. »

Madjissem-BERINGAYE-portrait-white.jpg

Ici et là-bas ! Cette posture à cheval entre ses repères parisienne et africaine, la jeune femme la doit sans doute à l'éducation que lui ont inculquée ses parents. Qui pourrait se résumer ainsi : partir, oui, mais ne jamais oublier d'où l'on vient. En réalité, le fait de séjourner régulièrement au Tchad, lui a permis de ne jamais couper avec ses racines. D'autant que ses parents lui  ont transmis leurs dialectes respectifs parlés dans le sud du Tchad: le Sara pour le père, et le Gor pour sa mère. 

En tout état de cause, l'option africaine de « Madji » n'a pas mis beaucoup de temps à séduire sur le continent. Au- delà de ses allers-retours professionnels entre Paris et les capitales africaines, elle commence aussi à y être conviée en tant qu'expert. En février, c'est à Bamako que la franco-tchadienne atterrissait pour un forum économique. Elle y a présenté son projet « Living The African Dream », et abordé la thématique de la jeunesse africaine. « J'étais dans le panel consacré à l'économie dans le processus de reconstruction. J'ai eu l'honneur de présenter mon projet et de discuter avec des personnalités comme le ministre ivoirien du Commerce, de l'Artisanat et de la Promotion des P.M.E, Jean-Louis Billon, ou encore le fondateur de la société Wari basée au Sénégal, et qui fait du transfert d'argent entre autres », relève t-elle.

Sûr d'elle, visant le plus haut possible, Madjissem Beringaye n'aime toutefois pas être cataloguée, ou être logée dans un quelconque quota de femmes ou de jeunes. « J'aime bien quand les problématiques des jeunes et des femmes sont intégrées à toutes les autres problématiques, je n'aime pas qu'on me sectorise trop », explique t-elle. Avant d'insister : « Oui, je suis du genre à dire, il faut donner de la place aux femmes, aux jeunes, mais pas de la manière dont on l'entend généralement. Par exemple quand on me demande si je veux voir une femme Premier ministre auTchad, ma réponse c'est oui si elle est compétente. Je ne veux pas qu'on nomme une femme juste parce qu'elle est femme. Si un jour j'arrive à un certain niveau, je pense que je n'aimerais pas qu'on me soupçonne d'avoir été mise là juste parce que je suis une femme. C'est la compétence avant tout qui est importante. »

Un itinéraire tout tracé 
Alors, Madjissem a-t-elle des ambitions politiques ? À cette question, elle éclate de rire, en s'exclamant « tout le monde me prête un avenir politique ». Puis, en livrant le fond de sa pensée : « Moi, je ne veux pas faire de la politique politicienne. Si un jour, je décide de m'y lancer, ce serait pour faire changer les choses ». Pour autant, eu égard l'itinéraire qu'elle est en train de suivre, Madjissem Beringaye ne trompe personne. Un jour, on entendra forcément parler d'elle dans arcanes politiques de son pays d'origine. Juste qu'elle ne veut pas mettre la charue avant les beoufs. La preuve : « J'ai envie de gagner de l'argent et ensuite rentrer en politique. Je ne veux pas vivre de la politique, c'est là où est le danger. Vivre de la politique veux dire tentation à la corruption, parce que dans ce cas précis, c'est la politique qui met de l'argent sur la table du foyer. J'ai donc envie d'être indépendante de la politique ». 

Elle sait ce qu'elle veut. Mais aussi ce qu'elle vaut. Pas lentement, mais sans doute sûrement, elle est en train de se donner les moyens d'accomplir son destin

Mais, la jeune femme, qui n'a pas froide aux yeux, qui dit ce qu'elle pense, qui est rigoureuse dans son fonctionnement, qui tient à son image de telle sorte qu'elle ne se gêne pas de rappeler un journaliste pour corriger une faute syntaxique, prévient : « Si un jour, je rentre dans un gouvernement, je ne veux pas être un ministre fantoche. Quand les choses vont mal, je le dis direct. Vu que c'est une pensée qui n'est pas compatible avec la politique en afrique....Parce qu'on est obligé de suivre le gouvernement peu importe ce qui se passe, de rester dans le rang. Moi, j'ai un caractère fort ; je dis les choses quand ça ne va pas ».
Sur la voie de l'émergence, Madjissem Beringaye qui, petite, rêvait d'être journaliste et de devenir Claire Chazal, la présentatrice de JT sur TF1, la première chaîne de télévision privée de France, a un itinéraire tout tracé. Elle sait ce qu'elle veut. Mais aussi ce qu'elle vaut. Pas lentement, mais sans doute sûrement, elle est en train de se donner les moyens d'accomplir son destin. 

Thierno DIALLO 

 

 

 

Madjissem Beringaye, sur la voie de l'émergence

Afrique Connection | 09 / 03 / 2014 à 10:55

Présidente de « Living The African Dream », Madjissem Beringaye, franco- tchadienne, ne ménage pas son énergie pour accompagner les jeunes entrepreneurs établis en Afrique en vue de faire prospérer leurs activités. Mais le profil de cette jeune femme au physique plutôt mannequin, qui rêvait d’être Claire Chazal, la prédestine sans doute à une carrière au-delà de ses activités professionnelles et associatives.

Son mètre 88 qui vous fait sentir si petit, sa taille fine, sa démarche coquette, son accoutrement digne des podiums les plus glamours de Milan à Paris, une allure corporelle qui est généralement le fruit d'un régime rigoureux, sa joie de vivre assermentée par un lumineux sourire qui vous accroche de loin...Tous les critères sont réunis pour que vous succombiez à l'apparence, sans coup férir. Pour qu'à première vue, vous soyez tentés de soupirer « tiens, c'est quand ton prochain défilé déjà? » Madjissem Beringaye a tout d'une top model à la carrière déjà remplie. Tout, mais seulement dans l'apparence. Car, à l'entame d'une discussion, vous courberez tout de suite l'échine devant votre idée reçue, aussi vite que vous-vous étiez précipité dans votre pré-jugement. Pour vous rattraper, vous allez alors essayer de vous convaincre que la personne en face de vous a sans doute raté sa vocation. Quoi qu'il en soit, vous aurez eu tort. Quoique, comme elle l'avouera sur le bout des lèvres, vers la fin de l'entretien, elle s'est essayée « vaguement » au mannequinat vers ses 15- 16 ans. « Quand je marchais dans la rue avec ma mère, tout le monde lui disait votre fille doit être mannequin ; mais ma mère répondait toujours que je devais faire des études. Je suis donc sortie de ce milieu aussi vite que j'y suis rentrée. Je savais que ma destinée était ailleurs. Même si j'adore la mode, je n'aurais pas aimé résumer ma vie à la mode », explique Madjissem, d'une voix encore à l'âge adolescente.

Au service des jeunes entrepreneurs africains

L'aurait-elle ardemment désiré, le cocon familial dans lequel elle a grandi avec sa sœur et ses quatre frères, à Ndjaména (capitale du Tchad), puis à Paris, ne la prédisposerait sans doute pas à une carrière sur les paillettes. On l'a vu, sa mère, Directrice d'un centre social dédié aux femmes et aux enfants, s'empressait de faire obstruction à toutes les influences extérieures qui tentaient d'orienter sa fille chérie sur une autre voie que celle studieuse. Son père, enseignant-chercheur, est le premier tchadien à avoir passé son doctorat dans son pays. En bon diplomate, il fut conseiller au ministère des Affaires étrangères du Tchad. Dans cet environnement-là, pas besoin de parier que la petite « Madji » avait plus de chance de mener une carrière intellectuelle.

C'est en toute logique donc, que cette jeune femme, née au Tchad il y a 29 ans, qui y a grandi et suivi une grande partie de son cursus scolaire, avant de s'installer à Paris avec ses parents, fasse aujourd'hui partie des étoiles montantes de la diaspora sur lesquelles l'Afrique de demain –pourquoi pas d'aujourd'hui même- devra inéluctablement compter. « Jeune entrepreneuse » comme elle aime se définir, elle a en effet lancé, en 2012, une société de conseil spécialisée sur les problématiques africaines. À ce titre, elle accompagne des investisseurs et des sociétés qui veulent s'implanter sur le contient. Novice et prudente, elle a dans un premier temps opté pour le régime auto-entrepreneur, un régime créé en 2009 par l'Etat français et qui permet de créer son entreprise en toute simplicité, en étant exempté des tracasseries administratives. Après un temps d'adaptation, Madjissem Beringaye passera de ce statut à celui d'entreprise classique. Une « vraie » chef d'entreprise quoi !

Madjissem-BERINGAYE-portrait-black.jpg

"Rien ne me prédestinait à une carrière d'entrepreneur"

Et pourtant, précise t-elle, rien ne la prédestinait à une telle carrière. « Parce que j'ai fait des études en droit public et en relations internationales, j'avais envie d'être diplomate. À un moment, j'ai ressenti qu'une fibre entrepreneuriale naissait en moi, et j'ai donc décidé de la dérouler », justifie Madjissem. Son master en poche, elle entre dans le mastodonte du cosmétique, le groupe L'Oréal, où elle travaille dans le service Stratégie et Communication. Elle s'adapte très vite. Mais, surtout, la politique de responsabilisation des jeunes recrues opérée par cette multinationale a eu le mérite de donner des idées à la demoiselle qui n'a pas de temps à perdre.

Madjissem Beringaye, qui ne connaît pas la définition du mot timidité, qui expose des théories économiques et entrepreneuriales comme si elle sortait d'une grande école de commerce, qui roule à vélo dans Paris parce que l'épargnant des aléas des transports en commun (métro, RER, bus), fait partie de cette nouvelle génération à la fois précoce de par sa boulimie de prendre des initiatives à un âge jeune, et aux dents longues de par ses ambitions à dompter le monde. Elle ne se contente pas de s'occuper à faire grandir lentement mais sûrement sa jeune boîte. Dynamique, toujours pressée, ayant pris goût à la prise d'initiative, la jeune femme, un an après la création de sa société de conseil, met en orbite un autre projet : « Living The African Dream ». C'est une association dont le but est d'« aider » les jeunes africains, essentiellement ceux établis sur le continent, à développer leurs entreprises. Et preuve que c'est un projet ambitieux, la jeune femme a su s'entourer de personnalités à la hauteur de son ambition. Parmi ses soutiens, on compte notamment les anciens ministres français Philippe Douste- Blazy et Jean-Marie Bockel.

« À la fin de chaque année, on va prendre les 10 projets les plus innovants et les intégrer à un incubateur accélérateur. »

Le contenu du projet est tout aussi alléchant. D'ici fin 2015, la présidente de « Living The Africn Dream » espère implanter un premier centre entrepreneurial et d'innovation, soit à Ndjaména (Tchad), à Bamako (Mali) ou à Abidjan (Côte d'Ivoire). L'objectif est de sélectionner des jeunes qui seront formés aux fondamentaux du buisiness : montage de projets, business plan, procédures juridiques, etc. « À la fin de chaque année, on va prendre les 10 projets les plus innovants et les intégrer à un incubateur accélérateur. C'est un processus qui va de 1 à 3 ans. L'idée c'est de les accompagner, en les offrant des bureaux, du matériel informatique, de les aider dans les mises en relation, dans la recherche des financements, vraiment de les aider à décoller », explique la présidente de l'association.

Vous l'aurez également remarqué, la franco-tchadienne a un côté américain ; de par le choix de l'acronyme de sa deuxième boite. « Living The African Dream » fait référence à l'idée d'«American Dream», qui laisse entendre donc qu'on peut réussir peu importe d'où l'on vient, peu importe ses origines pauvres ou riches. L'important, c'est d'avoir des idées, et la réussite suivra. C'est un message que j'essaye de transmettre aux Africains de ma génération, en leur disant « regardez, l'Afrique va changer, c'est le futur relais de croissance ; l'eldorado, c'est en Afrique qu'il va se passer demain, mais pour cela, il faut d'abord travailler et aller chercher cet eldorado », explique le jeune chef d'entreprise. Alors, comment cette idée a-t-elle germé dans la tête de Madjissem ? « De par mes activités professionnelles, je me promène beaucoup sur le continent. Et à chaque fois, je rencontre des jeunes qui ont du talent, des idées, et des projets, mais ils n'ont malheureusement pas de structures pour les aider à les développer. Donc je me suis dit qu'il faut faire quelque chose. C'est comme ça qu'est venue l'idée de lancer « Living The African Dream », répond t-elle.

« Je suis née en Afrique, j'y séjourne régulièrement. J'ai un lien très fort avec le continent. Il y a tellement de choses à faire en Afrique...J'avais besoin d'un nouveau challenge, et je me suis alors lancée.  »

Cela peut paraître comme idée reçue. Mais, généralement, les Africains nés en France ou qui y sont établis depuis leur jeunesse, ont plutôt tendance à ne pas "regarder derrière", à ne pas inclure leur pays d'origine dans leur plan de carrière, bref à vivre leur vie en France. Madjissem Beringaye, à l'instar de plus en plus de jeunes de sa génération d'ailleurs, a fait entorse à cette tradition. Certes, elle réside à Paris, ses entreprises sont implantées à Paris, mais toutes ses activités sont orientées sur le continent. Alors, est-ce parce que la France ne lui a pas donné la place qu'elle mérite ? « A un moment, j'ai ressenti le besoin de travailler en Afrique », botte t-elle en touche. Avant de livrer des détails qui témoignent de son état d'esprit : 

« Je suis née en Afrique, j'y séjourne régulièrement. J'ai un lien très fort avec le continent. Il y a tellement de choses à faire en Afrique...J'avais besoin d'un nouveau challenge, et je me suis alors lancée. Dans ma réflexion, c'était où est-ce que je pouvais avoir une vraie plus-value ? Et pourquoi ne pas mettre en place une structure qui fait le pont entre l'occident et l'Afrique, parce que j'ai les deux côtés en moi ? Je suis profondément africaine, mais en même temps, je sors du système éducatif français. Dans ma manière de travailler, de parler, j'ai une façon très occidentale. Et donc, je me suis dit pourquoi ne pas aider les entreprises occidentales à comprendre le marché africain, et, inversement, essayer d'accompagner les Africains dans leurs stratégies d'entreprendre en Afrique, et également à l'international. »

Madjissem-BERINGAYE-portrait-white.jpg

Ici et là-bas ! Cette posture à cheval entre ses repères parisienne et africaine, la jeune femme la doit sans doute à l'éducation que lui ont inculquée ses parents. Qui pourrait se résumer ainsi : partir, oui, mais ne jamais oublier d'où l'on vient. En réalité, le fait de séjourner régulièrement au Tchad, lui a permis de ne jamais couper avec ses racines. D'autant que ses parents lui  ont transmis leurs dialectes respectifs parlés dans le sud du Tchad: le Sara pour le père, et le Gor pour sa mère. 

En tout état de cause, l'option africaine de « Madji » n'a pas mis beaucoup de temps à séduire sur le continent. Au- delà de ses allers-retours professionnels entre Paris et les capitales africaines, elle commence aussi à y être conviée en tant qu'expert. En février, c'est à Bamako que la franco-tchadienne atterrissait pour un forum économique. Elle y a présenté son projet « Living The African Dream », et abordé la thématique de la jeunesse africaine. « J'étais dans le panel consacré à l'économie dans le processus de reconstruction. J'ai eu l'honneur de présenter mon projet et de discuter avec des personnalités comme le ministre ivoirien du Commerce, de l'Artisanat et de la Promotion des P.M.E, Jean-Louis Billon, ou encore le fondateur de la société Wari basée au Sénégal, et qui fait du transfert d'argent entre autres », relève t-elle.

Sûr d'elle, visant le plus haut possible, Madjissem Beringaye n'aime toutefois pas être cataloguée, ou être logée dans un quelconque quota de femmes ou de jeunes. « J'aime bien quand les problématiques des jeunes et des femmes sont intégrées à toutes les autres problématiques, je n'aime pas qu'on me sectorise trop », explique t-elle. Avant d'insister : « Oui, je suis du genre à dire, il faut donner de la place aux femmes, aux jeunes, mais pas de la manière dont on l'entend généralement. Par exemple quand on me demande si je veux voir une femme Premier ministre auTchad, ma réponse c'est oui si elle est compétente. Je ne veux pas qu'on nomme une femme juste parce qu'elle est femme. Si un jour j'arrive à un certain niveau, je pense que je n'aimerais pas qu'on me soupçonne d'avoir été mise là juste parce que je suis une femme. C'est la compétence avant tout qui est importante. »

Un itinéraire tout tracé 
Alors, Madjissem a-t-elle des ambitions politiques ? À cette question, elle éclate de rire, en s'exclamant « tout le monde me prête un avenir politique ». Puis, en livrant le fond de sa pensée : « Moi, je ne veux pas faire de la politique politicienne. Si un jour, je décide de m'y lancer, ce serait pour faire changer les choses ». Pour autant, eu égard l'itinéraire qu'elle est en train de suivre, Madjissem Beringaye ne trompe personne. Un jour, on entendra forcément parler d'elle dans arcanes politiques de son pays d'origine. Juste qu'elle ne veut pas mettre la charue avant les beoufs. La preuve : « J'ai envie de gagner de l'argent et ensuite rentrer en politique. Je ne veux pas vivre de la politique, c'est là où est le danger. Vivre de la politique veux dire tentation à la corruption, parce que dans ce cas précis, c'est la politique qui met de l'argent sur la table du foyer. J'ai donc envie d'être indépendante de la politique ». 

Elle sait ce qu'elle veut. Mais aussi ce qu'elle vaut. Pas lentement, mais sans doute sûrement, elle est en train de se donner les moyens d'accomplir son destin

Mais, la jeune femme, qui n'a pas froide aux yeux, qui dit ce qu'elle pense, qui est rigoureuse dans son fonctionnement, qui tient à son image de telle sorte qu'elle ne se gêne pas de rappeler un journaliste pour corriger une faute syntaxique, prévient : « Si un jour, je rentre dans un gouvernement, je ne veux pas être un ministre fantoche. Quand les choses vont mal, je le dis direct. Vu que c'est une pensée qui n'est pas compatible avec la politique en afrique....Parce qu'on est obligé de suivre le gouvernement peu importe ce qui se passe, de rester dans le rang. Moi, j'ai un caractère fort ; je dis les choses quand ça ne va pas ».
Sur la voie de l'émergence, Madjissem Beringaye qui, petite, rêvait d'être journaliste et de devenir Claire Chazal, la présentatrice de JT sur TF1, la première chaîne de télévision privée de France, a un itinéraire tout tracé. Elle sait ce qu'elle veut. Mais aussi ce qu'elle vaut. Pas lentement, mais sans doute sûrement, elle est en train de se donner les moyens d'accomplir son destin. 

Thierno DIALLO 

 

 

 

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