Prison, torture, humiliation : le professeur Balou-BI Toto Jérôme raconte son calvaire

Afrique Connection | 11 / 03 / 2014 à 12:32

L’ancien secrétaire général de l’université d’Abidjan- Cocody, proche de Laurent Gbagbo, a miraculeusement échappé à la mort, dans les jours qui ont suivi la prise de pouvoir d'Alassane Ouattara, en 2011. Dans son dernier livre, « Côte d'Ivoire : Le Drame d'Alassane OUATTARA, Carnet de voyage d'un rescapé de la tragédie ivoirienne», il relate sa perception de la crise qui a secoué son pays lors de la chute du régime Gbagbo. Lors de la présentation de ce livre, le 16 février à Paris, l’enseignant a raconté au public le calvaire qu’il a vécu pendant cette période. Un témoignage bouleversant.

 

 LES CIRCONSATANCES DE SON ARRESTATION

« Avant qu'on arrête le Président Gbagbo le 11 avril, beaucoup de gens étaient déjà enfermés. En ma qualité de secrétaire général de l'université de Cocody, on m'a appelé pour faire l'état des lieux. Je devais me rendre au rendez-vous le lundi 18 avril. Mais, ce jour-là, quand j'ai vu l'ambiance dehors, j'ai dit à mon interlocuteur que je répondrai à la convocation le lendemain (...) Le mardi, je me rends à l'université avec mon fils et mon neveu. Je fais l'état des lieux tout naturellement. Mais, comme il y avait beaucoup de voyous sur le campus, j'avais pris la précaution d'appeler le porte-parole Touré de l'Onuci, que je connais très bien, pour lui demander s'il pouvait nous envoyer des éléments pour sécuriser l'université. Il me répond : « Appelez la police ou la gendarmerie ». Je lui demande s'il y a actuellement une police ou une gendarmerie, depuis que M. Ouattara a pris le pouvoir. Je suis donc ensuite allé à l'université. Sur le chemin du retour, trois véhicules nous ont immobilisés au niveau d'un carrefour. On nous a fait descendre du véhicule. Ils nous ont pris nos pièces d'identité. Ils m'ont reconnu (...) Ils étaient vraiment sur les dents, bien armés. Certains disaient « tuons-le ». Ils ont finalement décidé d'aller perquisitionner chez moi. Mais on est d'abord passé par la « compagnie Palestine ». Là-bas, on nous a interrogés, ensuite, on est allé chez moi. Mon quartier était bouclé. On arrive avec vingt personnes armées. Ils ont fouillé la maison partout. Ils ont pris ce qu'ils avaient envie de prendre. Ils se sont servis à boire dans le frigo (...)
Après la maison, on est reparti à William Ville. C'est là que le vrai calvaire a commencé. J'ai souffert devant mes enfants (Envahi par l'émotion, il s'interrompt avant d'aller se rasseoir . Quelqu'un lit la suite du récit dans le livre, NDLR).

« Pendant cinq minutes, mon cœur a cessé de battre. Je me voyais déjà de l'autre côté (…) Ce fut les minutes les plus longues de ma vie, et les plus terribles aussi »

L’ARRIVEE A L’HÔTEL DU GOLF

(...) De la Palestine au Golf, un vrai calvaire. Dès mon entrée à l'intérieur, je suis happé par deux jeunes en arme âgés d'à peine 15 ans, qui me font asseoir à même le sol (...) Ils m'indiquent que c'est là que j'allais être exécuté, devant mes enfants. Puisque, disent-ils, moi aussi j'avais tué les enfants des autres. Les deux gamins se disputent même pour savoir s'il fallait tirer sur ma jambe droite ou ma jambe gauche, sans même sourciller, avec un regard froid (...)

Leur chef, un certain Vandamme demande aux gamins de m'amener auprès de lui, où il y avait mon fils et mon neveu (...) Il me passa une menotte au poignet gauche, m'attache à un poteau métallique, en me demandant de rester à la position debout. Il me fait écarter les jambes, dégaine le pistolet (...) et me le cogne sur la nuque. Pendant cinq minutes, mon cœur a cessé de battre. Je me voyais déjà de l'autre côté. Vadamme me traitait de tous les noms, pendant que son arme était toujours posée sur ma nuque. Ce fut les minutes les plus longues de ma vie, et les plus terribles aussi. Je revois encore le visage de Geoffroy (son fils, NDLR) en pleur, et celui d'Olivier, mon neveu, atterré, comme s'il me disait adieu (...) Subitement, mon bourreau enlève son arme de ma nuque, et tire à deux reprises entre es jambes. Je reçois quelques éclats sur mes mollets (...)

(L'émotion passée, le professeur revient à la tribune continuer son récit, NDLR) : "À mon troisième jour à William Ville, quelqu'un est venu me voir, de la part du ministre Bakongo. Il me dit: "le ministre m'envoie pour que tu me dises ce que tu sais, sinon ça va mal se passer". Je lui réponds que je suis le secrétaire général de l'université, je ne loge pas des gens là-bas. Faites ce que vous voulez faire. Je n'ai rien à cacher. Vas dire au ministre que je ne suis ni de prés ni de loin associé à ces histoires d'armes cachées. Si vous ne me croyez pas, faites-ce que voulez. C'est comme ça que j'ai atterri au Golf où j'ai retrouvé d'autres prisonniers (...)

LE TRANSFERT DANS L’INCONNU

On ne pouvait se coucher. Pour les toilettes, c'était difficile, surtout pour les dames. Pour aller aux toilettes, on nous mettait en rang, un homme armé devant un autre derrière. Dans les toilettes, il y a des gens qui vous attendent pour vous frapper. On a vécu tout ça (...)

Le 25 avril, au matin, on est venu nous chercher à l'hôtel du Golf. On ne savait pas où on voulait nous amener. Chacun faisait sa prière. On prend le chemin, on arrive à Yopougon. Il y avait encore des combats dans la rue. On est resté immobilisé pendant une heure, parce que les gens se tiraient dessus. Quand ça s'est calmé, on a repris la route. On a traversé tout la Côte d d'Ivoire pour arriver à Yamoussoukoro vers 17 heures (...) On arrive à Bouna à 4 h du matin. C'est vraiment en cours de route qu'on a compris que c'est là-bas qu'on partait. Mais on ne savait toujours pas ce qu'on allait faire de nous (...) Dans la prison, on est tombé sur des gens qui ont bu du sang humain, qui étaient prêts à tout (...)

Propos rassemblés par Jean OLOHOU

 

Prison, torture, humiliation : le professeur Balou-BI Toto Jérôme raconte son calvaire

Afrique Connection | 11 / 03 / 2014 à 12:32

L’ancien secrétaire général de l’université d’Abidjan- Cocody, proche de Laurent Gbagbo, a miraculeusement échappé à la mort, dans les jours qui ont suivi la prise de pouvoir d'Alassane Ouattara, en 2011. Dans son dernier livre, « Côte d'Ivoire : Le Drame d'Alassane OUATTARA, Carnet de voyage d'un rescapé de la tragédie ivoirienne», il relate sa perception de la crise qui a secoué son pays lors de la chute du régime Gbagbo. Lors de la présentation de ce livre, le 16 février à Paris, l’enseignant a raconté au public le calvaire qu’il a vécu pendant cette période. Un témoignage bouleversant.

 

 LES CIRCONSATANCES DE SON ARRESTATION

« Avant qu'on arrête le Président Gbagbo le 11 avril, beaucoup de gens étaient déjà enfermés. En ma qualité de secrétaire général de l'université de Cocody, on m'a appelé pour faire l'état des lieux. Je devais me rendre au rendez-vous le lundi 18 avril. Mais, ce jour-là, quand j'ai vu l'ambiance dehors, j'ai dit à mon interlocuteur que je répondrai à la convocation le lendemain (...) Le mardi, je me rends à l'université avec mon fils et mon neveu. Je fais l'état des lieux tout naturellement. Mais, comme il y avait beaucoup de voyous sur le campus, j'avais pris la précaution d'appeler le porte-parole Touré de l'Onuci, que je connais très bien, pour lui demander s'il pouvait nous envoyer des éléments pour sécuriser l'université. Il me répond : « Appelez la police ou la gendarmerie ». Je lui demande s'il y a actuellement une police ou une gendarmerie, depuis que M. Ouattara a pris le pouvoir. Je suis donc ensuite allé à l'université. Sur le chemin du retour, trois véhicules nous ont immobilisés au niveau d'un carrefour. On nous a fait descendre du véhicule. Ils nous ont pris nos pièces d'identité. Ils m'ont reconnu (...) Ils étaient vraiment sur les dents, bien armés. Certains disaient « tuons-le ». Ils ont finalement décidé d'aller perquisitionner chez moi. Mais on est d'abord passé par la « compagnie Palestine ». Là-bas, on nous a interrogés, ensuite, on est allé chez moi. Mon quartier était bouclé. On arrive avec vingt personnes armées. Ils ont fouillé la maison partout. Ils ont pris ce qu'ils avaient envie de prendre. Ils se sont servis à boire dans le frigo (...)
Après la maison, on est reparti à William Ville. C'est là que le vrai calvaire a commencé. J'ai souffert devant mes enfants (Envahi par l'émotion, il s'interrompt avant d'aller se rasseoir . Quelqu'un lit la suite du récit dans le livre, NDLR).

« Pendant cinq minutes, mon cœur a cessé de battre. Je me voyais déjà de l'autre côté (…) Ce fut les minutes les plus longues de ma vie, et les plus terribles aussi »

L’ARRIVEE A L’HÔTEL DU GOLF

(...) De la Palestine au Golf, un vrai calvaire. Dès mon entrée à l'intérieur, je suis happé par deux jeunes en arme âgés d'à peine 15 ans, qui me font asseoir à même le sol (...) Ils m'indiquent que c'est là que j'allais être exécuté, devant mes enfants. Puisque, disent-ils, moi aussi j'avais tué les enfants des autres. Les deux gamins se disputent même pour savoir s'il fallait tirer sur ma jambe droite ou ma jambe gauche, sans même sourciller, avec un regard froid (...)

Leur chef, un certain Vandamme demande aux gamins de m'amener auprès de lui, où il y avait mon fils et mon neveu (...) Il me passa une menotte au poignet gauche, m'attache à un poteau métallique, en me demandant de rester à la position debout. Il me fait écarter les jambes, dégaine le pistolet (...) et me le cogne sur la nuque. Pendant cinq minutes, mon cœur a cessé de battre. Je me voyais déjà de l'autre côté. Vadamme me traitait de tous les noms, pendant que son arme était toujours posée sur ma nuque. Ce fut les minutes les plus longues de ma vie, et les plus terribles aussi. Je revois encore le visage de Geoffroy (son fils, NDLR) en pleur, et celui d'Olivier, mon neveu, atterré, comme s'il me disait adieu (...) Subitement, mon bourreau enlève son arme de ma nuque, et tire à deux reprises entre es jambes. Je reçois quelques éclats sur mes mollets (...)

(L'émotion passée, le professeur revient à la tribune continuer son récit, NDLR) : "À mon troisième jour à William Ville, quelqu'un est venu me voir, de la part du ministre Bakongo. Il me dit: "le ministre m'envoie pour que tu me dises ce que tu sais, sinon ça va mal se passer". Je lui réponds que je suis le secrétaire général de l'université, je ne loge pas des gens là-bas. Faites ce que vous voulez faire. Je n'ai rien à cacher. Vas dire au ministre que je ne suis ni de prés ni de loin associé à ces histoires d'armes cachées. Si vous ne me croyez pas, faites-ce que voulez. C'est comme ça que j'ai atterri au Golf où j'ai retrouvé d'autres prisonniers (...)

LE TRANSFERT DANS L’INCONNU

On ne pouvait se coucher. Pour les toilettes, c'était difficile, surtout pour les dames. Pour aller aux toilettes, on nous mettait en rang, un homme armé devant un autre derrière. Dans les toilettes, il y a des gens qui vous attendent pour vous frapper. On a vécu tout ça (...)

Le 25 avril, au matin, on est venu nous chercher à l'hôtel du Golf. On ne savait pas où on voulait nous amener. Chacun faisait sa prière. On prend le chemin, on arrive à Yopougon. Il y avait encore des combats dans la rue. On est resté immobilisé pendant une heure, parce que les gens se tiraient dessus. Quand ça s'est calmé, on a repris la route. On a traversé tout la Côte d d'Ivoire pour arriver à Yamoussoukoro vers 17 heures (...) On arrive à Bouna à 4 h du matin. C'est vraiment en cours de route qu'on a compris que c'est là-bas qu'on partait. Mais on ne savait toujours pas ce qu'on allait faire de nous (...) Dans la prison, on est tombé sur des gens qui ont bu du sang humain, qui étaient prêts à tout (...)

Propos rassemblés par Jean OLOHOU

 

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