Alassane Mamadou Ndiaye, l’enfant d’Adéane sous l’ombre d’Abdou Diouf

Afrique Connection | 12 / 04 / 2014 à 09:05

Jeune fonctionnaire international, Alassane Mamadou Ndiaye est le responsable du programme « Prévention et Appui aux transitions », à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), dirigé par Abdou Diouf. Un clin d’œil du destin pour ce Sénégalais qui, avec son patron, partage le culte de Léopold Sédar Senghor, un des fondateurs de la Francophonie. D’Adéane, son village d’origine, à Paris, du lycée Ibou Diallo à la Sorbonne, Alassane a pris le temps qu’il faut pour gravir les échelons, l’un après l’autre. Et ce n’est que le début.

On est en 1995. La scène se déroule  dans une salle de classe poussiéreuse du lycée Ibou Diallo de Sédhiou, dans le sud du Sénégal. Ce matin-là, le professeur de français avait réuni les deux classes de Terminale dont il avait la charge. Ils sont environ deux-cents élèves à ainsi s’entasser dans la pièce au décor négligé, sur de durs tables-bancs. Tous ont les yeux rivés sur deux de leurs camarades, une fille et un garçon. L’une et l’autre sont considérés comme faisant partie de la crème de leurs classes respectives. L’une, très belle et très intelligente, joue le rôle d’Antigone. L’autre, non moins très intelligeant, celui de son fiancé, Hémon. Dans une perfection millimétrée, les deux tourtereaux d’un jour se renvoient des répliques de la pièce de Jean Anouilh, inspirée de la tragédie grecque. Au point qu’on les aurait pris pour de vrais comédiens. Tellement il y avait de la passion dans les dialogues, de la maîtrise dans les mimiques, du sérieux et de l’application dans l’interprétation. En face, leurs camarades sont conquis. Ils les ovationnent.

Dix-neuf ans plus tard, Alassane Mamadou Ndiaye, Hémon d’un jour, ne se souvient que très vaguement de cette séquence qui fit prendre conscience à ceux qui ne savaient pas encore de quel bois il se chauffait, que ce petit bout d’homme avait devant lui une très prometteuse carrière. Aujourd’hui, ses camarades de l’époque ne seront guère surpris d’apprendre que tous les matins il prend  la direction de l’avenue Bosquet, dans le 7e arrondissement de Paris, pour travailler sous l’ombre d’Abdou Diouf, qui était le président de son pays, le Sénégal, à l’époque de la scène sus-rappelée. 

Un triple clin d’œil de l’histoire pour ce jeune diplomate qui, élève, buvait les vers de Senghor, l’un des fondateurs de la Francophonie, à qui il voue une admiration sans limite ; un culte du personnage qu’il partage avec son patron, Diouf, à qui Senghor laissa les destinées du Sénégal un jour de 1981

Alassane n’est donc plus ce « petit broussard » d’Adéane, comme l’appelle certains de ses intimes, même si, aujourd’hui encore, il accepte « volontiers » ce surnom. Il roule sa petite corpulence à l’Organisation internationale de la Francophonie, sous l’ombre du géant Abdou Diouf. Un triple clin d’œil de l’histoire pour ce jeune diplomate qui, élève, buvait les vers de Senghor, l’un des fondateurs de la Francophonie, à qui il voue une admiration sans limite ; un culte du personnage qu’il partage avec son patron, Diouf, à qui Senghor laissa les destinées du Sénégal un jour de 1981. « Je suis un fervent adepte du Poète-Président Léopold Sédar Senghor qui inspire ma conduite intégrale dans la société, y compris dans sa manière de s’habiller », confie Alassane Ndiaye, nostalgique.

Mais quand il commence à vous parler de cette légende, il  vous faut une grande patience. Parce que, lui, n’est pas prêt de s’arrêter. Alors, il continue pour décrire combien il est resté attaché à son idole, décédé le 20 décembre 2001 en France. « Si vous lisez mes écrits, vous y découvrirez que Senghor traverse mes pensées. Je le prends en exemple dans tout ce que je fais. Il nous enseigne ainsi la rigueur, l’ordre et la méthode. Toutes ces qualités, il les traduisait constamment, dans sa vie, professionnelle comme intellectuelle. C’est exaltant, le génie de cet homme qui a su faire habiter une identité personnelle originale et fascinante par son immensité culturelle et sa production intellectuelle avec les vicissitudes de la vie politique sans que la première en soit interrompue, compromise ou altérée par les secondes. Il utilisait le verbe pour définir et raffiner son action. Et c’est cela qui manque aux hommes politiques qui nous dirigent de nos jours. L’action n’est pas profondément pensée en amont, ou le verbe n’est pas suivi d’une action concrète. On parle beaucoup sans être capable de faire ou on fait trop dans le désordre, parce qu’une réflexion sérieuse n’a pas été menée au préalable. »

C’est en février 2013 qu’Alassane Ndiaye a intégré la Francophonie, en qualité de Responsable du programme « Prévention et Appui aux transitions », au sein de la Direction de la paix, de la démocratie et des droits de l’Homme. « Ici, je fais l’expérience d’une diplomatie d’influence, très efficace et très probante. L’OIF une Organisation dotée d’une très grande autorité morale et qui est incontestablement un acteur incontournable sur la scène internationale. Je m’y épanouis pleinement », se réjouit-il.

Un « témoin direct et privilégié » de l’ensemble du processus électoral qui a conduit à la crise postélectorale sanglante de 2010, qui a opposé l’ancien Président, Laurent Gbagbo, à l’actuel, Alassane Ouattara.

Avant d’atterrir à la Francophonie, Alassane Ndiaye a travaillé à Abidjan de début 2009 jusqu’en décembre 2012, en tant qu’Analyste politique à l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI). Il a d’abord servi au sein de la Cellule de certification des élections sous l’autorité du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies, le Sud-Coréen Young J. CHOI, puis au sein de la Division des Affaires politiques lorsque le Néerlandais Gérard Bert KOENDERS a succédé à CHOI à la tête de l’ONUCI. A ce titre donc, il a été un « témoin direct et privilégié » de l’ensemble du processus électoral qui a conduit à la crise postélectorale sanglante de 2010, qui a opposé l’ancien Président, Laurent Gbagbo, à l’actuel, Alassane Ouattara.

Mais avant d’en arriver à côtoyer les plus grands de ce monde, Alassane Ndiaye a dû suivre un cursus scolaire  et universitaire qui a balisé sa carrière actuelle. Originaire d’Adéane, une petite bourgade peuplée d’à peine un millier d’âmes, située à quelques kilomètres à l’Est de Ziguinchor, au Sud du Sénégal, il a fait ses études secondaires au Collège d’enseignement moyen (CEM) de l’actuel département de Goudomp, puis au Lycée Ibou Diallo de Sédhiou. Mais quand il parle de sa région géographique, il reste sceptique sur la pertinence de continuer à l’appeler « Casamance ». « La « Casamance » n’a pas, ou du moins, n’a plus d’existence administrative, depuis l’indépendance du Sénégal. Les seules réalités administratives de référence au sud, ce sont les régions de Kolda, Sédhiou et Ziguinchor. En vérité, il s’agit simplement d’un archaïsme survivant à l’histoire, qui se transpose en continu dans les habitudes langagières et  qui a porté tant de déboires aux populations de cette partie du Sénégal. Son usage banal au Sénégal participe d’une forme d’accréditation, consciente ou inconsciente, de l’existence d’une identité spécifique à cette partie du pays et par conséquent légitime les tendances à la catégorisation et aux particularismes faits sur les populations de cette zone. Parle-t-on toujours du Cayor, du Djolof, du Boundou, du Walo avec autant de connotation identitariste ?», s’interroge-t-il.

Après son bac en 1996, il s’inscrit à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, au nord du Sénégal, qu’il quitte en 2000 avec une Licence en Lettres modernes. Il débarque à Paris pour y poursuivre des études de Droit et Sciences politiques, d’abord à l’université de Paris 10 Nanterre (aujourd’hui devenue Paris Ouest Nanterre), puis à Paris1-Sorbonne. Ces études seront sanctionnées par une thèse de doctorat soutenue sur le sujet : « évolution de la doctrine du maintien de la paix des Nations unies depuis 1990 : Enjeux et conséquences pour l’Afrique. »

Ses recherches dans le cadre de sa thèse conduiront le jeune homme, comme stagiaire, successivement à la Commission de l’Union africaine à Addis-Abeba (Ethiopie), au Ministère sénégalais des affaires étrangères à Dakar, puis au Département des affaires de désarmement de l’Organisation des Nations unies à New York. « Dans une perspective d’analyse synchronique sur la problématique de mon travail, je devais opérer un regard croisé sur la pratique de l’expérience du maintien de la paix entre le niveau de conception multilatérale (ONU) et les autres niveaux de mise en œuvre à travers la participation des Etats africains en troupes. Il est clairement apparu que, dans le contexte géopolitique mondial post-Guerre froide renforcé par le changement de paradigmes, de nature dans la conflictualité africaine, la tendance était véritablement une responsabilisation étroite et accrue de l’Afrique dans le domaine de la paix et de la sécurité sur le continent », analyse le jeune fonctionnaire international.

Est-ce à dire que l’Afrique n’a pas été capable et que les « tuteurs » se sentent obligés de reprendre les choses en mains ? Allez chercher la réponse dans les crises de la Côte d’Ivoire (2011), du Mali (2013) et de la Centrafrique en cours. »

Et poursuit-il, « les transformations structurelles et institutionnelles opérées à travers le passage, en 2002, de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à l’Union africaine (Conseil de paix et de sécurité, mécanisme continental d’alerte précoce, Force africaine en attente, etc.) étaient, à l’évidence, une traduction politique de la prise de conscience de ce « nouvel ordre » international en construction. Mais, l’on remarquera qu’on est en train de revenir au statu quo ante, aux réflexes originels en la matière : le systématisme des interventionnismes unilatéraux, qui sont, a postériori, habillés juridiquement par le Conseil de sécurité de l’ONU. Est-ce à dire que l’Afrique n’a pas été capable et que les « tuteurs » se sentent obligés de reprendre les choses en mains ? Allez chercher la réponse dans les crises de la Côte d’Ivoire (2011), du Mali (2013) et de la Centrafrique en cours. »

Mais, pour autant qu’il soit diplomate, le jeune homme qui se définit comme « un pur produit du pays profond », reste un féru de littérature. A ses heures perdues, loin du tumulte de ses activités internationales, il aime se consacrer à l’écriture. En 2006, il a publié à Paris un roman intitulé « Lettre posthume », une sorte de « prose élégiaque ».  Le diplomate-écrivain assure avoir bouclé son deuxième roman depuis 2011, qui attend d’être publié.

Grand observateur de la scène politique dans son pays, le Sénégal, Alassane Ndiaye n’envisage pour le moment pas de s’engager en politique. Il a même décliné une invitation de ses amis qui veulent le pousser dans le marigot politique, à travers une lettre ouverte datée du 23 août 2010. D’après lui, pour être un homme politique « digne » et crédible dans un contexte politique sénégalais en mutation progressive, il a  besoin de réunir trois conditionnalités : « d’abord, me forger une légitimité et une liberté intellectuelles (qui ne signifient pas simplement avoir beaucoup des diplômes) pour être capable de tenir un débat et, au besoin, de présenter une position rationnelle sur les grandes questions du pays ou du monde ; ensuite acquérir une autonomie professionnelle pour avoir un point de départ vers la politique mais aussi un point de retour après la politique. Je ne souhaite pas que mes futurs électeurs et mes compatriotes aient le sentiment qu’à travers leur mobilisation et leur voix, je cherche en réalité du « job » et du pain sur leur tête ; enfin, une indépendance financière qui met, au moins, ma famille et mes proches, à l’abri des rentes de parrains politiques qui vous vassalisent, sur les bords, et à la limite, vous rendent complètement sujet d’un homme. Et par-dessus tout, je ne souhaite pas acheter ma voiture ou ma maison en comptant sur l’odeur ou la couleur des deniers publics. »

Quand le « petit broussard » d’Adéane deviendra un vrai citadin, quand le jeune diplomate deviendra grand, quand il aura accroché le chaînon manquant à son maillon de conditionnalités…

Avec son statut actuel, qui l’amène régulièrement à se déplacer dans plusieurs pays du monde, notamment dans des zones de conflits, pour discuter avec les belligérants, analyser la situation et préconiser des solutions de sortie de crise, rédiger des rapports, l’on peut dire sans risque de se tromper qu’il a déjà remplit les deux premières conditions. Pour la troisième, à savoir le nerf de la guerre, c’est un autre débat. Mais, au moins, le petit prodige d’Adéane, sait ce qu’il lui reste à faire, s’il veut franchir le Rubicon politique.

C’est pourquoi, quand il livre sa perception de la politique au Sénégal, c’est pour fustiger cette tendance qu’ont certains de ses concitoyens à en faire un métier. « Vous verrez que dans nos pays, à seulement 25-30 ans, sans expérience professionnelle, avec des parcours universitaires en suspens, beaucoup de jeunes ne rêvent seulement que de devenir ministres. » « Or, prédit- il, dans l’évolution démocratique de notre pays, plus personne ne peut être rassuré de devenir et rester ministre ou député plus de 10 ans de suite. C’est fini, cette époque. Il va falloir que l’engagement politique, de la jeunesse en l’occurrence, s’accompagne d’une réflexion sur la nécessité, voire l’obligation, de se définir des parcours professionnels extra-politiques. C’est fini, cette époque où la simple appartenance à un parti politique dès l’âge de 18 ans signifiait le début d’un fonctionnariat. Dans ce contexte qui s’est déjà amorcé, si vous n’êtes pas intellectuellement libre, financièrement et matériellement indépendant et autonome, vous ne serez pas un homme libre et vous ne ferez pas un politique crédible. C’est cette absence de liberté, d’autonomie et d’indépendance qui explique, en partie, le répugnant phénomène de transhumance récurrente dans notre paysage politique. »


 Quand le « petit broussard » d’Adéane deviendra un vrai citadin, quand le jeune diplomate deviendra grand, quand il aura accroché le chaînon manquant à son maillon de conditionnalités, Alassane Ndiaye envisagera peut-être, un jour, de faire un nouveau pas sur le chemin de son idole, Senghor, qui inspire sa vie. Pour devenir géant, truster d’autres sommets, il sait ce qu’il a à faire : continuer d’écouter les sages conseils de son patron, Abdou Diouf.  

Thierno DIALLO 

 

 

 

Alassane Mamadou Ndiaye, l’enfant d’Adéane sous l’ombre d’Abdou Diouf

Afrique Connection | 12 / 04 / 2014 à 09:05

Jeune fonctionnaire international, Alassane Mamadou Ndiaye est le responsable du programme « Prévention et Appui aux transitions », à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), dirigé par Abdou Diouf. Un clin d’œil du destin pour ce Sénégalais qui, avec son patron, partage le culte de Léopold Sédar Senghor, un des fondateurs de la Francophonie. D’Adéane, son village d’origine, à Paris, du lycée Ibou Diallo à la Sorbonne, Alassane a pris le temps qu’il faut pour gravir les échelons, l’un après l’autre. Et ce n’est que le début.

On est en 1995. La scène se déroule  dans une salle de classe poussiéreuse du lycée Ibou Diallo de Sédhiou, dans le sud du Sénégal. Ce matin-là, le professeur de français avait réuni les deux classes de Terminale dont il avait la charge. Ils sont environ deux-cents élèves à ainsi s’entasser dans la pièce au décor négligé, sur de durs tables-bancs. Tous ont les yeux rivés sur deux de leurs camarades, une fille et un garçon. L’une et l’autre sont considérés comme faisant partie de la crème de leurs classes respectives. L’une, très belle et très intelligente, joue le rôle d’Antigone. L’autre, non moins très intelligeant, celui de son fiancé, Hémon. Dans une perfection millimétrée, les deux tourtereaux d’un jour se renvoient des répliques de la pièce de Jean Anouilh, inspirée de la tragédie grecque. Au point qu’on les aurait pris pour de vrais comédiens. Tellement il y avait de la passion dans les dialogues, de la maîtrise dans les mimiques, du sérieux et de l’application dans l’interprétation. En face, leurs camarades sont conquis. Ils les ovationnent.

Dix-neuf ans plus tard, Alassane Mamadou Ndiaye, Hémon d’un jour, ne se souvient que très vaguement de cette séquence qui fit prendre conscience à ceux qui ne savaient pas encore de quel bois il se chauffait, que ce petit bout d’homme avait devant lui une très prometteuse carrière. Aujourd’hui, ses camarades de l’époque ne seront guère surpris d’apprendre que tous les matins il prend  la direction de l’avenue Bosquet, dans le 7e arrondissement de Paris, pour travailler sous l’ombre d’Abdou Diouf, qui était le président de son pays, le Sénégal, à l’époque de la scène sus-rappelée. 

Un triple clin d’œil de l’histoire pour ce jeune diplomate qui, élève, buvait les vers de Senghor, l’un des fondateurs de la Francophonie, à qui il voue une admiration sans limite ; un culte du personnage qu’il partage avec son patron, Diouf, à qui Senghor laissa les destinées du Sénégal un jour de 1981

Alassane n’est donc plus ce « petit broussard » d’Adéane, comme l’appelle certains de ses intimes, même si, aujourd’hui encore, il accepte « volontiers » ce surnom. Il roule sa petite corpulence à l’Organisation internationale de la Francophonie, sous l’ombre du géant Abdou Diouf. Un triple clin d’œil de l’histoire pour ce jeune diplomate qui, élève, buvait les vers de Senghor, l’un des fondateurs de la Francophonie, à qui il voue une admiration sans limite ; un culte du personnage qu’il partage avec son patron, Diouf, à qui Senghor laissa les destinées du Sénégal un jour de 1981. « Je suis un fervent adepte du Poète-Président Léopold Sédar Senghor qui inspire ma conduite intégrale dans la société, y compris dans sa manière de s’habiller », confie Alassane Ndiaye, nostalgique.

Mais quand il commence à vous parler de cette légende, il  vous faut une grande patience. Parce que, lui, n’est pas prêt de s’arrêter. Alors, il continue pour décrire combien il est resté attaché à son idole, décédé le 20 décembre 2001 en France. « Si vous lisez mes écrits, vous y découvrirez que Senghor traverse mes pensées. Je le prends en exemple dans tout ce que je fais. Il nous enseigne ainsi la rigueur, l’ordre et la méthode. Toutes ces qualités, il les traduisait constamment, dans sa vie, professionnelle comme intellectuelle. C’est exaltant, le génie de cet homme qui a su faire habiter une identité personnelle originale et fascinante par son immensité culturelle et sa production intellectuelle avec les vicissitudes de la vie politique sans que la première en soit interrompue, compromise ou altérée par les secondes. Il utilisait le verbe pour définir et raffiner son action. Et c’est cela qui manque aux hommes politiques qui nous dirigent de nos jours. L’action n’est pas profondément pensée en amont, ou le verbe n’est pas suivi d’une action concrète. On parle beaucoup sans être capable de faire ou on fait trop dans le désordre, parce qu’une réflexion sérieuse n’a pas été menée au préalable. »

C’est en février 2013 qu’Alassane Ndiaye a intégré la Francophonie, en qualité de Responsable du programme « Prévention et Appui aux transitions », au sein de la Direction de la paix, de la démocratie et des droits de l’Homme. « Ici, je fais l’expérience d’une diplomatie d’influence, très efficace et très probante. L’OIF une Organisation dotée d’une très grande autorité morale et qui est incontestablement un acteur incontournable sur la scène internationale. Je m’y épanouis pleinement », se réjouit-il.

Un « témoin direct et privilégié » de l’ensemble du processus électoral qui a conduit à la crise postélectorale sanglante de 2010, qui a opposé l’ancien Président, Laurent Gbagbo, à l’actuel, Alassane Ouattara.

Avant d’atterrir à la Francophonie, Alassane Ndiaye a travaillé à Abidjan de début 2009 jusqu’en décembre 2012, en tant qu’Analyste politique à l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI). Il a d’abord servi au sein de la Cellule de certification des élections sous l’autorité du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies, le Sud-Coréen Young J. CHOI, puis au sein de la Division des Affaires politiques lorsque le Néerlandais Gérard Bert KOENDERS a succédé à CHOI à la tête de l’ONUCI. A ce titre donc, il a été un « témoin direct et privilégié » de l’ensemble du processus électoral qui a conduit à la crise postélectorale sanglante de 2010, qui a opposé l’ancien Président, Laurent Gbagbo, à l’actuel, Alassane Ouattara.

Mais avant d’en arriver à côtoyer les plus grands de ce monde, Alassane Ndiaye a dû suivre un cursus scolaire  et universitaire qui a balisé sa carrière actuelle. Originaire d’Adéane, une petite bourgade peuplée d’à peine un millier d’âmes, située à quelques kilomètres à l’Est de Ziguinchor, au Sud du Sénégal, il a fait ses études secondaires au Collège d’enseignement moyen (CEM) de l’actuel département de Goudomp, puis au Lycée Ibou Diallo de Sédhiou. Mais quand il parle de sa région géographique, il reste sceptique sur la pertinence de continuer à l’appeler « Casamance ». « La « Casamance » n’a pas, ou du moins, n’a plus d’existence administrative, depuis l’indépendance du Sénégal. Les seules réalités administratives de référence au sud, ce sont les régions de Kolda, Sédhiou et Ziguinchor. En vérité, il s’agit simplement d’un archaïsme survivant à l’histoire, qui se transpose en continu dans les habitudes langagières et  qui a porté tant de déboires aux populations de cette partie du Sénégal. Son usage banal au Sénégal participe d’une forme d’accréditation, consciente ou inconsciente, de l’existence d’une identité spécifique à cette partie du pays et par conséquent légitime les tendances à la catégorisation et aux particularismes faits sur les populations de cette zone. Parle-t-on toujours du Cayor, du Djolof, du Boundou, du Walo avec autant de connotation identitariste ?», s’interroge-t-il.

Après son bac en 1996, il s’inscrit à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, au nord du Sénégal, qu’il quitte en 2000 avec une Licence en Lettres modernes. Il débarque à Paris pour y poursuivre des études de Droit et Sciences politiques, d’abord à l’université de Paris 10 Nanterre (aujourd’hui devenue Paris Ouest Nanterre), puis à Paris1-Sorbonne. Ces études seront sanctionnées par une thèse de doctorat soutenue sur le sujet : « évolution de la doctrine du maintien de la paix des Nations unies depuis 1990 : Enjeux et conséquences pour l’Afrique. »

Ses recherches dans le cadre de sa thèse conduiront le jeune homme, comme stagiaire, successivement à la Commission de l’Union africaine à Addis-Abeba (Ethiopie), au Ministère sénégalais des affaires étrangères à Dakar, puis au Département des affaires de désarmement de l’Organisation des Nations unies à New York. « Dans une perspective d’analyse synchronique sur la problématique de mon travail, je devais opérer un regard croisé sur la pratique de l’expérience du maintien de la paix entre le niveau de conception multilatérale (ONU) et les autres niveaux de mise en œuvre à travers la participation des Etats africains en troupes. Il est clairement apparu que, dans le contexte géopolitique mondial post-Guerre froide renforcé par le changement de paradigmes, de nature dans la conflictualité africaine, la tendance était véritablement une responsabilisation étroite et accrue de l’Afrique dans le domaine de la paix et de la sécurité sur le continent », analyse le jeune fonctionnaire international.

Est-ce à dire que l’Afrique n’a pas été capable et que les « tuteurs » se sentent obligés de reprendre les choses en mains ? Allez chercher la réponse dans les crises de la Côte d’Ivoire (2011), du Mali (2013) et de la Centrafrique en cours. »

Et poursuit-il, « les transformations structurelles et institutionnelles opérées à travers le passage, en 2002, de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à l’Union africaine (Conseil de paix et de sécurité, mécanisme continental d’alerte précoce, Force africaine en attente, etc.) étaient, à l’évidence, une traduction politique de la prise de conscience de ce « nouvel ordre » international en construction. Mais, l’on remarquera qu’on est en train de revenir au statu quo ante, aux réflexes originels en la matière : le systématisme des interventionnismes unilatéraux, qui sont, a postériori, habillés juridiquement par le Conseil de sécurité de l’ONU. Est-ce à dire que l’Afrique n’a pas été capable et que les « tuteurs » se sentent obligés de reprendre les choses en mains ? Allez chercher la réponse dans les crises de la Côte d’Ivoire (2011), du Mali (2013) et de la Centrafrique en cours. »

Mais, pour autant qu’il soit diplomate, le jeune homme qui se définit comme « un pur produit du pays profond », reste un féru de littérature. A ses heures perdues, loin du tumulte de ses activités internationales, il aime se consacrer à l’écriture. En 2006, il a publié à Paris un roman intitulé « Lettre posthume », une sorte de « prose élégiaque ».  Le diplomate-écrivain assure avoir bouclé son deuxième roman depuis 2011, qui attend d’être publié.

Grand observateur de la scène politique dans son pays, le Sénégal, Alassane Ndiaye n’envisage pour le moment pas de s’engager en politique. Il a même décliné une invitation de ses amis qui veulent le pousser dans le marigot politique, à travers une lettre ouverte datée du 23 août 2010. D’après lui, pour être un homme politique « digne » et crédible dans un contexte politique sénégalais en mutation progressive, il a  besoin de réunir trois conditionnalités : « d’abord, me forger une légitimité et une liberté intellectuelles (qui ne signifient pas simplement avoir beaucoup des diplômes) pour être capable de tenir un débat et, au besoin, de présenter une position rationnelle sur les grandes questions du pays ou du monde ; ensuite acquérir une autonomie professionnelle pour avoir un point de départ vers la politique mais aussi un point de retour après la politique. Je ne souhaite pas que mes futurs électeurs et mes compatriotes aient le sentiment qu’à travers leur mobilisation et leur voix, je cherche en réalité du « job » et du pain sur leur tête ; enfin, une indépendance financière qui met, au moins, ma famille et mes proches, à l’abri des rentes de parrains politiques qui vous vassalisent, sur les bords, et à la limite, vous rendent complètement sujet d’un homme. Et par-dessus tout, je ne souhaite pas acheter ma voiture ou ma maison en comptant sur l’odeur ou la couleur des deniers publics. »

Quand le « petit broussard » d’Adéane deviendra un vrai citadin, quand le jeune diplomate deviendra grand, quand il aura accroché le chaînon manquant à son maillon de conditionnalités…

Avec son statut actuel, qui l’amène régulièrement à se déplacer dans plusieurs pays du monde, notamment dans des zones de conflits, pour discuter avec les belligérants, analyser la situation et préconiser des solutions de sortie de crise, rédiger des rapports, l’on peut dire sans risque de se tromper qu’il a déjà remplit les deux premières conditions. Pour la troisième, à savoir le nerf de la guerre, c’est un autre débat. Mais, au moins, le petit prodige d’Adéane, sait ce qu’il lui reste à faire, s’il veut franchir le Rubicon politique.

C’est pourquoi, quand il livre sa perception de la politique au Sénégal, c’est pour fustiger cette tendance qu’ont certains de ses concitoyens à en faire un métier. « Vous verrez que dans nos pays, à seulement 25-30 ans, sans expérience professionnelle, avec des parcours universitaires en suspens, beaucoup de jeunes ne rêvent seulement que de devenir ministres. » « Or, prédit- il, dans l’évolution démocratique de notre pays, plus personne ne peut être rassuré de devenir et rester ministre ou député plus de 10 ans de suite. C’est fini, cette époque. Il va falloir que l’engagement politique, de la jeunesse en l’occurrence, s’accompagne d’une réflexion sur la nécessité, voire l’obligation, de se définir des parcours professionnels extra-politiques. C’est fini, cette époque où la simple appartenance à un parti politique dès l’âge de 18 ans signifiait le début d’un fonctionnariat. Dans ce contexte qui s’est déjà amorcé, si vous n’êtes pas intellectuellement libre, financièrement et matériellement indépendant et autonome, vous ne serez pas un homme libre et vous ne ferez pas un politique crédible. C’est cette absence de liberté, d’autonomie et d’indépendance qui explique, en partie, le répugnant phénomène de transhumance récurrente dans notre paysage politique. »


 Quand le « petit broussard » d’Adéane deviendra un vrai citadin, quand le jeune diplomate deviendra grand, quand il aura accroché le chaînon manquant à son maillon de conditionnalités, Alassane Ndiaye envisagera peut-être, un jour, de faire un nouveau pas sur le chemin de son idole, Senghor, qui inspire sa vie. Pour devenir géant, truster d’autres sommets, il sait ce qu’il a à faire : continuer d’écouter les sages conseils de son patron, Abdou Diouf.  

Thierno DIALLO 

 

 

 

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