Tribune

Le Gabon en état de mort cérébrale ?

Afrique Connection | 12 / 12 / 2019 à 12:17

DÉCLARATION DU MOUVEMENT CIVIQUE DU GABON.

 « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme… »

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme.

L’anomalie républicaine n’a cessé de s’aggraver au Gabon depuis octobre 2018 et le fait que M Bongo soit empêché pour des raisons médicales d’exercer la fonction usurpée de Président de la République.

Ces derniers jours, la chute du directeur de cabinet de M. Bongo est devenue l’information la plus importante du moment, reprise par tous les médias internationaux, comme étant le symbole d’une opération anti-corruption. En réalité, il s’agit de guerre de factions, toutes corrompues et passées maîtres dans l’art de la prédation sur les richesses du pays .

C’est le fait constaté de l’incapacité de M Bongo à présider, qui aiguise les appétits des anciens et nouveaux corrompus.

Or, l’affaire concernant la chute du dernier directeur de cabinet, pour spectaculaire qu’elle puisse être considérée, n’est que le produit d’une longue déliquescence des institutions gabonaises, qui au-delà des apparences, ne fonctionnent pas. Elles n’ont qu’une seule stratégie:celle de la conservation du pouvoir dans un pays pétrolier où la pauvreté est endémique et la mal vie le quotidien des populations locales.

Les contre-pouvoirs sont inexistants. la séparation des pouvoirs n’est jamais respectée, malgré sa présence formelle dans la pénultième Constitution arrangée entre amis du clan. Le contrôle de la légalité démocratique incarné par la Cour constitutionnelle est totalement dévoyé depuis plus de 50 ans.
Les AVC d’Ali Bongo, depuis octobre 2018, auraient dû conduire la Cour à prononcer la vacance du pouvoir de façon à assurer une transition démocratique, et un nouveau scrutin présidentiel. Au lieu de cela, le régime, dont fait partie intégrante la Présidente de la Cour Constitutionnelle, engluée dans ses conflits d’intérêts, a tout fait pour ruser avec la constitution, allant jusqu’à réécrire un article, violant aux yeux de tous, le principe constitutionnel de séparation des pouvoirs.
Pas de transition, pas d’élection anticipée, mais au contraire les clans à l’intérieur du pouvoir se sont enhardis, s’affrontant sur la maîtrise des ressources et de l’enrichissement. La prédation est à la source des affrontements actuels, et de la chute d’un des princes du régime. Selon ce qui est apparu, l’ex directeur de cabinet est aujourd’hui le principal accusé d’une coalition d’intérêts visant à asseoir son clan au sein du pouvoir gabonais.

Autour de lui, les différents relais de son ascension sont progressivement écartés de manière plus ou moins violente. Les remaniements ministériels hebdomadaires et folkloriques pour distraire le bon peuple, sont le dernier baromètre des règlements de comptes. Le Gabon est donc en crise politique qui n’en finit pas de finir et les réseaux sociaux, non pas la rue, sont le nouveau théâtre de manipulations diverses .Chacun s’autoproclame leader de quelque chose, et l’instinct de troupeau fait le reste, faute d’esprit critique ou de conscience politique , faute de médias libres et transparents.

Dans cette affaire, ce qui est sans doute le point le plus interrogatif est la passion des Gabonais pour commenter et se réjouir de la chute d’une faction du pouvoir et du sens que l’on peut en tirer. Les gabonais et gabonaises sont donc spectateurs et spectatrices de leur propre histoire :

Qui va la dessiner à leur place? O ù sont les populations ?
En effet, alors que le contexte gabonais est entaché par la fraude électorale originelle d’Ali Bongo, en 2009 , puis en août et septembre 2016, et face à la victoire non reconnue de Jean Ping, beaucoup se passionnent pour une histoire sans rapport avec le changement politique au Gabon, et la manière d’y parvenir.

Trois années se sont déroulées, aucune réflexion n’est engagée au sein de l’opposition pour s’interroger sur les stratégies à tenir désormais face à un régime chancelant qui tient debout malgré deux AVC (au moins) du putschiste de 2016 et des intrigues.

Le plus stupéfiant est que le régime gabonais se maintient sans aucune gouvernance. A la gouvernance erratique et inculte d’avant l’AVC s’ensuit désormais une gouvernance nulle ou quasi nulle.

Au contraire, des procès en sorcellerie, menés par des activistes relais de la diplomatie russe en Afrique, usent et abusent de la rhétorique raciste et xénophobe envers la France, prétexte à une violence sans limites, notamment sur les réseaux sociaux. Ils détournent ainsi l’attention au profit du régime agonisant, des vrais défis qui s’imposent aux Gabonais et gabonaises aujourd’hui .

L’autre sujet est l’agitation autour de la future élection présidentielle.

Ce phénomène est singulier car aucun des problèmes de stratégies ou de contenu dans l’alternance n’est reposé. En définitive, des écuries se préparent dans le désordre, alors même que la machine à fraudes du régime est demeurée intacte.

A Paris, l’on voit même un ancien directeur de cabinet d’Omar Bongo, M. Leboumba- Lépandou, spécialiste des pas de 2 (un coup dans l’opposition, un coup au pouvoir !), qui entend régenter la communauté gabonaise (qui l’ignore superbement), avec des méthodes staliniennes dépassées. Il agrège autour de lui un quarteron d’agitateurs tantôt proches de l’extrême droite raciste française, tantôt, quand ça les arrange, proches de la France insoumise.

Au Gabon, loin des distractions parisiennes d’un groupe de désœuvrés, à l’occasion d’un énième Conseil des ministres, on apprend même l’existence d’un coordonnateur de la fonction présidentielle, qui serait un des fils adoptifs de M. Ali Bongo.
En d’autres temps, il aurait été qualifié de Dauphin. En République gabonaise, les Bongo veulent fonder une dynastie qui se succède à elle-même. Le régime teste actuellement les Gabonais sur le niveau d’acceptabilité de l’inacceptable.
Stop ou encore ?

Il teste aussi les partenaires officiels et diplomatiques du pays, la France en tout premier lieu. La France, qui en a vu d’autres, n’a pas pour le moment réagi ni pris de position. N’oublions pas que l’outrance avait dans les années 70 vu Jean Bedel Bokassa être défait par ce même pays qu’il vénérait. Il s’était, à l’instar de Napoléon 1er, proclamé empereur de Centrafrique.
La situation économique du Gabon se dégrade, avec une faible préparation de l’après pétrole et une économie peu diversifiée. En effet, le pétrole, le manganèse et le bois représentent 95% des exportations du Gabon. L’inflation est au même niveau que la croissance aux alentours de 3% ce qui obère toutes les marges de manœuvre.

Selon une étude récente du cabinet international Mc Kinsey pour la Banque mondiale, « 30 % de la population vit dans des conditions précaires, avec un revenu mensuel inférieur au salaire minimum garanti de 80 000 FCFA (soit environ 150 dollars). Elle note également que la situation sociale s’est dégradée en matière d’accès aux services de base (soins de santé, eau potable et électricité) dans 60 % des régions. »
Le pays n’ayant pas de système fiable de mesure de la pauvreté, il apparaît cependant que plus de 37 % de la population scolarisée ne parvient pas à achever un cycle d’étude complet.

La situation environnementale n’est guère meilleure avec la culture intensive de l’huile de palme promue par le régime, notamment dans le Nord du Gabon, et la pollution industrielle, dissimulée à tous les niveaux.

Des évènements engageant la planète ont lieu (COP 25, Egalité Femmes Hommes,la parité _l'enjeu Femmes et climat) un peu partout, et le Gabon est aux abonnés absents. Au contraire, la xénophobie, le machisme , les violences faites aux femmes ou le harcèlement sont acceptés par des courants religieux les plus rétrogrades.

Nous avons à prendre des dispositions pour combattre les conséquences du changement climatique que l’on peut observer par des inondations chroniques dans tout le pays, changer les modes de production dans les villages, pour enfin asseoir une transition écologique qui correspond à nos modes de vie basés de façon traditionnelle sur une économie sociale et solidaire.

En définitive, l’élection présidentielle, si elle a lieu en 2023, sera la répétition des précédentes : fraudes massives, recours aux milices militarisées et intimidations, arrestations et assassinats. Le régime n’a nullement l’intention de jouer le jeu démocratique.

Par conséquent, l’espèce de danse des égos à laquelle on assiste, risque de plonger la population dans la plus grande expectative si de plus, le changement n’appelle pas à une rupture radicale.

Le temps de la modération est voué à l’échec.

Le nouveau coup de force institutionnel par la succession du fils doit alerter. La mobilisation doit être complète pour refuser la succession annoncée au sein du clan Bongo.

La vacance du pouvoir est à prononcer car il est clair que ce n’est désormais pas M. Bongo, l’illégitime, qui dirige le Gabon.
Il n’ y a aucune raison d’accepter les manœuvres toxiques de la famille Bongo qui gère selon ses intérêts, l’incapacité d’Ali Bongo à exercer ses fonctions.

La constitution de la République existe. M Bongo, son épouse, ses enfants et dépendants doivent partir afin de permettre l’établissement de la démocratie et le développement dans ce pays !

« Lorsqu’une personne meurt, nul ne se soucie de la tristesse de ses meubles ». Fatou Diome dans KETALA (édition Flammarion).

Mengue M'Eyaà

Porte-parole de Jean Ping (élections présidentielles 2016)

Présidente du conseil exécutif du
Mouvement Civique du Gabon,

Présidente du Mouvement Civique des Femmes 

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