Le cauchemar climatisé de Marcel Zang

Afrique Connection | 15 / 02 / 2014 à 06:26

« Je m’apprête à m’envoler pour l’Afrique et participer aux obsèques de ma mère, qui auront lieu les 4, 5 et 6 avril. Elle sera enterrée au village de mon père et reposera pour l’éternité à ses côtés, à Nyabibété, au sud du Cameroun. »

Ma mère avait 80 ans quand elle est morte, respectivement 18 et 20 ans quand ils se sont mariés. Je suis né presque aussitôt – fils aîné, enfant de l’amour. J’ai été chéri, couvé, encouragé et promu aux meilleures destinées. Voilà pourquoi je me suis retrouvé en France à 9 ans. Voilà aussi pourquoi je n’aurais jamais été écrivain s’il avait vécu, je veux dire s’il ne s’était pas donné la mort pendant que je passais mon Bac à Rouen. Et depuis quarante ans ma mère est restée notre seul support visible.

Mais depuis quarante ans je ne l’aurais vue qu’une fois pendant quatre semaines, c’était à l’occasion des obsèques de mon frère cadet Richard, en 2004. Huit ans plus tard me voici à nouveau sur le chemin du départ, à cause ou grâce à un enterrement. J’écrirai et dirai l’oraison funèbre, comme toutes les autres fois (J’ai déjà perdu deux petits frères). Je prierai, pleurerai et chanterai, comme tout le monde. Le cœur empli de joie et de tristesse. Bien présent.

Je me sens soulagé. Plus rien ne m’empêche désormais d’être présent aux obsèques de ma mère. Je voulais absolument y être, et je serai enfin là. Le contraire eût été impensable. Moi le fils aîné, le descendant de mes ancêtres, l’enfant chéri. Et je vais y passer deux mois. Oui, deux mois au Cameroun. Je prends l’avion le 2 avril et ne reviens que le 5 juin. Ce sera ou trop long ou trop court.

Quand j’ai appris la mort de ma mère je n’avais pas un centime ; je venais de dépenser tout l’argent reçu de mes cours d’écriture théâtrale dans un lycée de Nantes. Et c’est ainsi que ce que j’avais toujours redouté se réalisait. Avec quoi prendre l’avion, contribuer à l’organisation des obsèques et séjourné sur-place pendant des semaines ?

Moi le fils aîné. J’ai alerté et sollicité des amis, des connaissances. Quelques-uns y ont répondu, et j’ai bientôt vu apparaître des virements bancaires et des chèques. Pas toujours des petites sommes, mais aussi parfois des sommes plus importantes. Comme une chaîne de solidarité. Mon angoisse s’est mise à décroître et mon soulagement grandir. D’abord assurer mon billet d’avion aller-retour. C’est ce que j’ai fait. Ce sera Air France. Puis mon passeport. Il était périmé, et comme ça demandait deux mois pour être prorogé à l'ambassade du Cameroun à Paris, j’allais devoir me contenter d’un « laisser-passer ». Je l’ai pris comme une clé de trésor.

J’avais dit que ma contribution financière à l’organisation des obsèques serait de 1000 euros. Je suis le fils aîné. J’ai promis à mon frère Rémy resté en Afrique que j’allais les envoyer le mardi 27 mars par mandat international. Je me suis donc rendu lundi à ma banque, l’agence du Crédit agricole Cours des 50 otages à Nantes. J’y suis depuis sept ans. Rien à signaler. Je viens, je fais ce que j’ai à faire avec les machines présentes, puis je m’en retourne. Je dépose des espèces ou un chèque, je consulte parfois, rarement, et effectue surtout des retraits. J’ai des petits revenus, pas grand-chose, à peine de quoi tenir le coup pour écrire et ne pas penser à la mort. Je dépose ainsi un chèque et me dépêche de l’encaisser un jour ou deux après. Sans le moindre problème. C’est que j’en ai besoin pour vivre et vis au jour le jour, à la Jean Genet, fildefériste des cieux. "La vie c'est sur le fil, le reste c'est de l'attente", comme dit Wallenberg.

J’ai 300 euros en espèces sur moi. Je dois envoyer à mon frère Rémy au Cameroun 1000 euros. J’ai dit, j’ai promis. Je demande donc la différence, c’est-à-dire 700 euros. La femme à l’accueil prend ma carte et regarde mon relevé de comptes, puis me dit ah non ce n’est pas possible vous ne pouvez pas faire de retrait. Et pourquoi donc ? Il y a 2032 euros sur mon compte, largement de quoi couvrir 700 euros. C’est que l’essentiel de votre solde créditeur est constitué de chèques ; or il faut un délai de douze jours pour effectuer un retrait dessus. Donc pas avant le 30 mars, précise-t-elle. Mais ce n’est pas possible… Si, c’est possible, c’est le règlement. J’insiste, je dois voyager, je dois envoyer cet argent pour les obsèques de ma mère, je dois y participer, et d’ici là j’ai des frais comme on en fait toujours avant un voyage, et à l’aéroport comment je ferai, faut payer ci et ça, et comment je ferai puisque après le 30 mars il y a le pont et le lundi férié et moi juste mardi matin je prends l’avion à l’aéroport de Nantes et il sera trop tard. Eu égard à tout cela ne pourrait-elle faire une exception ? Pas question, c’est le règlement. J’insiste. Excédée, elle appelle le chef d’agence à la rescousse, monsieur Baril. Il s’amène avec un sourire de chat, pas grand, plein de rondeur affable, puis jette un œil sur mon relevé de comptes. Désolé, comme vous a dit ma collègue vous ne pourrez faire un retrait qu’après le 30 mars, c’est le laps de temps nécessaire pour vérifier si un chèque nous revient impayé. Il faut compter douze jours à partir du moment où vous déposez un chèque. C’est le règlement. Mais là-dedans il y a des chèques d’institutions ou de certains magazines et théâtres qui présentent tout de même des garanties de paiement. Rien n’y fera. Vous savez, il nous est arrivé de recevoir des chèques impayés même de chez Bouygues.

Et c’est ainsi que j’ai beau voyager, beau contribuer financièrement à l’organisation des obsèques, beau y assister, rien n’y fait. C’est le règlement. Ma mère est morte, faut que j’y aille, que j’y sois, que je prépare mon grand voyage, que j’envoie de l’argent, je suis le fils aîné. Ma mère est morte, j’ai besoin de cet argent, c’est mon argent ; il y a plus de 2000 euros sur mon compte, et je n’en demande que 700 pour aujourd’hui, je dois les envoyer demain au Cameroun pour l’enterrement de ma mère. Est-ce que vous comprenez ? Ma mère est morte et il faut que j’y aille, que j’y sois. Je suis le fils aîné, et j’ai besoin de cet argent, de mon argent, pour ma mère... ma mère, pour lui dire au revoir. Ça ne vous arrive pas d’avoir un décès dans la famille, à plus forte raison la perte d'une mère ? Ce n’est pas son problème, me répond-t-il. Tous les clients ont une histoire privée et il n’a pas à rentrer dedans. Quant à faire une exception, il n’en est pas question, c’est le règlement. Mais quel est donc ce règlement variable où dans le passé j'ai souvent pu effectuer des retraits sur des chèques déposés la veille ou deux jours plus tôt ? La réponse est confuse. Vous n’êtes tout de même pas une machine, je lui dis. Alors le ton est monté. Vous sortez maintenant ou j’appelle la police. Sept ans que je suis dans cette agence ; pas le moindre incident bancaire, pas de découvert autorisé, juste une carte de retrait et un chéquier. En dehors de cela, c’est simple, on ne se parle pas, on ne se voit pas, on se croise, aimablement. Et pour déboucher soudain sur ce déferlement d’incompréhension et d’intransigeance. Allez, allez... ça suffit maintenant, vous sortez, et de toute façon nous allons fermer votre compte. Hallucinant ! Que s’est-il donc passé ? Je bouillonne.

J’y suis retourné le mardi 26 mars, accompagné de deux amis, vieux compagnons de route et de lutte. Nous sommes reçus cette fois-ci par une jeune femme, Madame Bourban - qui déboule de son bureau toutes manches retroussées, prête à en découdre. Vous n’avez pas compris ce qu’on vous a dit hier ? Hier c’était hier, aujourd’hui est un autre jour, et la nuit porte conseil, je lui réponds. Et bien sûr, après un dialogue de sourds, les positions ne varieront pas. Tout au plus pourrai-je retirer les 400 euros provenant la veille d’un virement de Brême par mon traducteur allemand Wolfgang, insuffisant au regard des 1000 euros que je dois envoyer au Cameroun. Une bonne chose cependant : munis d'une caméra discrète nous avons pu filmer la scène. Un enregistrement précieux.

Puis le mercredi 27 mars je reçois un coup de fil du Crédit agricole. En substance : Monsieur Zang, une décision a été prise par la direction générale, vous passez à votre agence dès demain matin jeudi, vous retirez vos avoirs et on clôture votre compte. Je tente de souligner le préjudice que je vais devoir subir : des versements réguliers en début de mois, des prélèvements automatiques, etc. Il me reste trois jours, guère de temps pour ouvrir un nouveau compte bancaire, prévenir tout ce monde et leur adresser un nouveau RIB ; et mon loyer, et mes factures, etc. Et je dois passer deux mois au Cameroun, loin de toute possibilité d’entamer certaines démarches utiles et effectuer des opérations bancaires. Cette fermeture de compte ne pourrait-elle attendre mon retour ? Non, c’est une décision qui émane de la direction, et elle est sans appel. Effectivement, je vérifie, je ne peux plus consulter mon compte sur internet. Fermé, déjà. Je ne peux même plus retirer de l'argent d'un distributeur, en France ou en Afrique.

Le cauchemar climatisé. C’est le titre d’un ouvrage de Henry Miller.

Jeudi après-midi nous nous rendons donc au Crédit agricole pour la troisième fois en trois jours. Deux journalistes nous accompagnent. Je remarque la présence d'agents de sécurité, chamarrés dans leurs uniformes craquants neufs. Bien la première fois qu'ils se signalent dans ces lieux. Nous les ignorons.

Monsieur Baril, le chef d'agence, est à son poste. J'entame les débats le plus suavement possible. Je suis venu réclamer le corps de mes avoirs. Sans un mot, Madame Bourban, la jeune femme de la veille, me tend une enveloppe. Je l'ouvre et compte posément les billets de cinquante euros. Elle me tend ensuite un papier où j'appose ma signature.

Puis, sous le regard silencieux de Monsieur Baril, la jeune femme m'annonce ensuite que mon compte est fermé définitivement. Je lui fais remarquer que cette décision va à l'encontre de toute la réglementation en vigueur et des conventions bancaires en cours, qui stipulent que le compte d'un client ne peut être fermé qu'après lui avoir adressé une lettre recommandée avec accusé de réception et lui avoir laissé un délai minimum de trente à quarante-cinq jours pour trouver une autre banque. Vous allez effectivement recevoir ce courrier, me répond-t-elle d'une petite voix. Elle semble avoir perdu sa morgue et son assurance de la veille.

Alors vous ne pouvez pas dire une chose et son contraire, puisque mon compte est déjà fermé. Vous n'avez cessé de brandir le règlement pour m'interdire tout retrait, continuez à en être soucieux pour respecter l'ordre des choses et le processus de clôture des comptes. Elle ne sait quoi répondre, bafouille, s'emmêle ; Monsieur Baril vole aussitôt à son secours sans réel enthousiasme. Est-ce la présence des journalistes ? Il tente de se justifier, de s'expliquer, se contredit, ment éhontément.

Mais nous avons un enregistrement des propos tenus la veille. Les journalistes lui posent quelques questions ; il s'enferre et finit par confesser qu'il ne peut plus rien faire, aimerait bien mais ne peut rouvrir mon compte, que ce n'est plus de son ressort, que ça vient de la direction. De toute évidence il a l'air dépassé par l'ampleur que semble prendre cette histoire qu'il n'avait pas prévue. Il a sans doute voulu botter des pauvres fesses pour montrer à ses employés qu'il tenait fermement la baraque et qu'ils pouvaient compter sur lui ; il s'est simplement trompé de cible. Il commence à s'en mordre les doigts. A la fin, il me tend la main en signe d'apaisement. Je finis par la prendre, mais la rage m'étouffe, mon sang bouillonne. Je suffoque en pensant à ma mère, à ses obsèques, dont veut me priver une seconde fois cet homme qui s'est pris un instant pour Dieu le Père. Il a dit qu'il n'en avait rien à foutre de la mort de ma mère et de ses obsèques. Je ne peux le laisser passer.  

Cette histoire bête est sans doute une manière de saluer mon départ pour l’Afrique, vers ma mère, qui sera enterrée au village natal de mon père, à ses côtés. Je serai présent, mais dans quel état. J’ai le cerveau gelé ; je me sens confus, choqué, profondément humilié. Et surtout à l’aube de toutes sortes de complications inutiles. Je n’imaginais pas vivre cela après toutes ces années. Tout est-il donc permis dans ce système ultra- libéral, où les banques peuvent ainsi s'asseoir sur la loi et sur leurs propres conventions ?

Je me sens déchiré. Tiraillé. Les heures me sont comptées, et tant de choses à faire. Mais d’abord l'urgence, l'urgence des urgences, le plus important : m’occuper de ma mère et de mes devoirs de fils aîné, chéri. L'Afrique m’attend. 

 

Marcel Zang, écrivain

Le cauchemar climatisé de Marcel Zang

Afrique Connection | 15 / 02 / 2014 à 18:26

« Je m’apprête à m’envoler pour l’Afrique et participer aux obsèques de ma mère, qui auront lieu les 4, 5 et 6 avril. Elle sera enterrée au village de mon père et reposera pour l’éternité à ses côtés, à Nyabibété, au sud du Cameroun. »

Ma mère avait 80 ans quand elle est morte, respectivement 18 et 20 ans quand ils se sont mariés. Je suis né presque aussitôt – fils aîné, enfant de l’amour. J’ai été chéri, couvé, encouragé et promu aux meilleures destinées. Voilà pourquoi je me suis retrouvé en France à 9 ans. Voilà aussi pourquoi je n’aurais jamais été écrivain s’il avait vécu, je veux dire s’il ne s’était pas donné la mort pendant que je passais mon Bac à Rouen. Et depuis quarante ans ma mère est restée notre seul support visible.

Mais depuis quarante ans je ne l’aurais vue qu’une fois pendant quatre semaines, c’était à l’occasion des obsèques de mon frère cadet Richard, en 2004. Huit ans plus tard me voici à nouveau sur le chemin du départ, à cause ou grâce à un enterrement. J’écrirai et dirai l’oraison funèbre, comme toutes les autres fois (J’ai déjà perdu deux petits frères). Je prierai, pleurerai et chanterai, comme tout le monde. Le cœur empli de joie et de tristesse. Bien présent.

Je me sens soulagé. Plus rien ne m’empêche désormais d’être présent aux obsèques de ma mère. Je voulais absolument y être, et je serai enfin là. Le contraire eût été impensable. Moi le fils aîné, le descendant de mes ancêtres, l’enfant chéri. Et je vais y passer deux mois. Oui, deux mois au Cameroun. Je prends l’avion le 2 avril et ne reviens que le 5 juin. Ce sera ou trop long ou trop court.

Quand j’ai appris la mort de ma mère je n’avais pas un centime ; je venais de dépenser tout l’argent reçu de mes cours d’écriture théâtrale dans un lycée de Nantes. Et c’est ainsi que ce que j’avais toujours redouté se réalisait. Avec quoi prendre l’avion, contribuer à l’organisation des obsèques et séjourné sur-place pendant des semaines ?

Moi le fils aîné. J’ai alerté et sollicité des amis, des connaissances. Quelques-uns y ont répondu, et j’ai bientôt vu apparaître des virements bancaires et des chèques. Pas toujours des petites sommes, mais aussi parfois des sommes plus importantes. Comme une chaîne de solidarité. Mon angoisse s’est mise à décroître et mon soulagement grandir. D’abord assurer mon billet d’avion aller-retour. C’est ce que j’ai fait. Ce sera Air France. Puis mon passeport. Il était périmé, et comme ça demandait deux mois pour être prorogé à l'ambassade du Cameroun à Paris, j’allais devoir me contenter d’un « laisser-passer ». Je l’ai pris comme une clé de trésor.

J’avais dit que ma contribution financière à l’organisation des obsèques serait de 1000 euros. Je suis le fils aîné. J’ai promis à mon frère Rémy resté en Afrique que j’allais les envoyer le mardi 27 mars par mandat international. Je me suis donc rendu lundi à ma banque, l’agence du Crédit agricole Cours des 50 otages à Nantes. J’y suis depuis sept ans. Rien à signaler. Je viens, je fais ce que j’ai à faire avec les machines présentes, puis je m’en retourne. Je dépose des espèces ou un chèque, je consulte parfois, rarement, et effectue surtout des retraits. J’ai des petits revenus, pas grand-chose, à peine de quoi tenir le coup pour écrire et ne pas penser à la mort. Je dépose ainsi un chèque et me dépêche de l’encaisser un jour ou deux après. Sans le moindre problème. C’est que j’en ai besoin pour vivre et vis au jour le jour, à la Jean Genet, fildefériste des cieux. "La vie c'est sur le fil, le reste c'est de l'attente", comme dit Wallenberg.

J’ai 300 euros en espèces sur moi. Je dois envoyer à mon frère Rémy au Cameroun 1000 euros. J’ai dit, j’ai promis. Je demande donc la différence, c’est-à-dire 700 euros. La femme à l’accueil prend ma carte et regarde mon relevé de comptes, puis me dit ah non ce n’est pas possible vous ne pouvez pas faire de retrait. Et pourquoi donc ? Il y a 2032 euros sur mon compte, largement de quoi couvrir 700 euros. C’est que l’essentiel de votre solde créditeur est constitué de chèques ; or il faut un délai de douze jours pour effectuer un retrait dessus. Donc pas avant le 30 mars, précise-t-elle. Mais ce n’est pas possible… Si, c’est possible, c’est le règlement. J’insiste, je dois voyager, je dois envoyer cet argent pour les obsèques de ma mère, je dois y participer, et d’ici là j’ai des frais comme on en fait toujours avant un voyage, et à l’aéroport comment je ferai, faut payer ci et ça, et comment je ferai puisque après le 30 mars il y a le pont et le lundi férié et moi juste mardi matin je prends l’avion à l’aéroport de Nantes et il sera trop tard. Eu égard à tout cela ne pourrait-elle faire une exception ? Pas question, c’est le règlement. J’insiste. Excédée, elle appelle le chef d’agence à la rescousse, monsieur Baril. Il s’amène avec un sourire de chat, pas grand, plein de rondeur affable, puis jette un œil sur mon relevé de comptes. Désolé, comme vous a dit ma collègue vous ne pourrez faire un retrait qu’après le 30 mars, c’est le laps de temps nécessaire pour vérifier si un chèque nous revient impayé. Il faut compter douze jours à partir du moment où vous déposez un chèque. C’est le règlement. Mais là-dedans il y a des chèques d’institutions ou de certains magazines et théâtres qui présentent tout de même des garanties de paiement. Rien n’y fera. Vous savez, il nous est arrivé de recevoir des chèques impayés même de chez Bouygues.

Et c’est ainsi que j’ai beau voyager, beau contribuer financièrement à l’organisation des obsèques, beau y assister, rien n’y fait. C’est le règlement. Ma mère est morte, faut que j’y aille, que j’y sois, que je prépare mon grand voyage, que j’envoie de l’argent, je suis le fils aîné. Ma mère est morte, j’ai besoin de cet argent, c’est mon argent ; il y a plus de 2000 euros sur mon compte, et je n’en demande que 700 pour aujourd’hui, je dois les envoyer demain au Cameroun pour l’enterrement de ma mère. Est-ce que vous comprenez ? Ma mère est morte et il faut que j’y aille, que j’y sois. Je suis le fils aîné, et j’ai besoin de cet argent, de mon argent, pour ma mère... ma mère, pour lui dire au revoir. Ça ne vous arrive pas d’avoir un décès dans la famille, à plus forte raison la perte d'une mère ? Ce n’est pas son problème, me répond-t-il. Tous les clients ont une histoire privée et il n’a pas à rentrer dedans. Quant à faire une exception, il n’en est pas question, c’est le règlement. Mais quel est donc ce règlement variable où dans le passé j'ai souvent pu effectuer des retraits sur des chèques déposés la veille ou deux jours plus tôt ? La réponse est confuse. Vous n’êtes tout de même pas une machine, je lui dis. Alors le ton est monté. Vous sortez maintenant ou j’appelle la police. Sept ans que je suis dans cette agence ; pas le moindre incident bancaire, pas de découvert autorisé, juste une carte de retrait et un chéquier. En dehors de cela, c’est simple, on ne se parle pas, on ne se voit pas, on se croise, aimablement. Et pour déboucher soudain sur ce déferlement d’incompréhension et d’intransigeance. Allez, allez... ça suffit maintenant, vous sortez, et de toute façon nous allons fermer votre compte. Hallucinant ! Que s’est-il donc passé ? Je bouillonne.

J’y suis retourné le mardi 26 mars, accompagné de deux amis, vieux compagnons de route et de lutte. Nous sommes reçus cette fois-ci par une jeune femme, Madame Bourban - qui déboule de son bureau toutes manches retroussées, prête à en découdre. Vous n’avez pas compris ce qu’on vous a dit hier ? Hier c’était hier, aujourd’hui est un autre jour, et la nuit porte conseil, je lui réponds. Et bien sûr, après un dialogue de sourds, les positions ne varieront pas. Tout au plus pourrai-je retirer les 400 euros provenant la veille d’un virement de Brême par mon traducteur allemand Wolfgang, insuffisant au regard des 1000 euros que je dois envoyer au Cameroun. Une bonne chose cependant : munis d'une caméra discrète nous avons pu filmer la scène. Un enregistrement précieux.

Puis le mercredi 27 mars je reçois un coup de fil du Crédit agricole. En substance : Monsieur Zang, une décision a été prise par la direction générale, vous passez à votre agence dès demain matin jeudi, vous retirez vos avoirs et on clôture votre compte. Je tente de souligner le préjudice que je vais devoir subir : des versements réguliers en début de mois, des prélèvements automatiques, etc. Il me reste trois jours, guère de temps pour ouvrir un nouveau compte bancaire, prévenir tout ce monde et leur adresser un nouveau RIB ; et mon loyer, et mes factures, etc. Et je dois passer deux mois au Cameroun, loin de toute possibilité d’entamer certaines démarches utiles et effectuer des opérations bancaires. Cette fermeture de compte ne pourrait-elle attendre mon retour ? Non, c’est une décision qui émane de la direction, et elle est sans appel. Effectivement, je vérifie, je ne peux plus consulter mon compte sur internet. Fermé, déjà. Je ne peux même plus retirer de l'argent d'un distributeur, en France ou en Afrique.

Le cauchemar climatisé. C’est le titre d’un ouvrage de Henry Miller.

Jeudi après-midi nous nous rendons donc au Crédit agricole pour la troisième fois en trois jours. Deux journalistes nous accompagnent. Je remarque la présence d'agents de sécurité, chamarrés dans leurs uniformes craquants neufs. Bien la première fois qu'ils se signalent dans ces lieux. Nous les ignorons.

Monsieur Baril, le chef d'agence, est à son poste. J'entame les débats le plus suavement possible. Je suis venu réclamer le corps de mes avoirs. Sans un mot, Madame Bourban, la jeune femme de la veille, me tend une enveloppe. Je l'ouvre et compte posément les billets de cinquante euros. Elle me tend ensuite un papier où j'appose ma signature.

Puis, sous le regard silencieux de Monsieur Baril, la jeune femme m'annonce ensuite que mon compte est fermé définitivement. Je lui fais remarquer que cette décision va à l'encontre de toute la réglementation en vigueur et des conventions bancaires en cours, qui stipulent que le compte d'un client ne peut être fermé qu'après lui avoir adressé une lettre recommandée avec accusé de réception et lui avoir laissé un délai minimum de trente à quarante-cinq jours pour trouver une autre banque. Vous allez effectivement recevoir ce courrier, me répond-t-elle d'une petite voix. Elle semble avoir perdu sa morgue et son assurance de la veille.

Alors vous ne pouvez pas dire une chose et son contraire, puisque mon compte est déjà fermé. Vous n'avez cessé de brandir le règlement pour m'interdire tout retrait, continuez à en être soucieux pour respecter l'ordre des choses et le processus de clôture des comptes. Elle ne sait quoi répondre, bafouille, s'emmêle ; Monsieur Baril vole aussitôt à son secours sans réel enthousiasme. Est-ce la présence des journalistes ? Il tente de se justifier, de s'expliquer, se contredit, ment éhontément.

Mais nous avons un enregistrement des propos tenus la veille. Les journalistes lui posent quelques questions ; il s'enferre et finit par confesser qu'il ne peut plus rien faire, aimerait bien mais ne peut rouvrir mon compte, que ce n'est plus de son ressort, que ça vient de la direction. De toute évidence il a l'air dépassé par l'ampleur que semble prendre cette histoire qu'il n'avait pas prévue. Il a sans doute voulu botter des pauvres fesses pour montrer à ses employés qu'il tenait fermement la baraque et qu'ils pouvaient compter sur lui ; il s'est simplement trompé de cible. Il commence à s'en mordre les doigts. A la fin, il me tend la main en signe d'apaisement. Je finis par la prendre, mais la rage m'étouffe, mon sang bouillonne. Je suffoque en pensant à ma mère, à ses obsèques, dont veut me priver une seconde fois cet homme qui s'est pris un instant pour Dieu le Père. Il a dit qu'il n'en avait rien à foutre de la mort de ma mère et de ses obsèques. Je ne peux le laisser passer.  

Cette histoire bête est sans doute une manière de saluer mon départ pour l’Afrique, vers ma mère, qui sera enterrée au village natal de mon père, à ses côtés. Je serai présent, mais dans quel état. J’ai le cerveau gelé ; je me sens confus, choqué, profondément humilié. Et surtout à l’aube de toutes sortes de complications inutiles. Je n’imaginais pas vivre cela après toutes ces années. Tout est-il donc permis dans ce système ultra- libéral, où les banques peuvent ainsi s'asseoir sur la loi et sur leurs propres conventions ?

Je me sens déchiré. Tiraillé. Les heures me sont comptées, et tant de choses à faire. Mais d’abord l'urgence, l'urgence des urgences, le plus important : m’occuper de ma mère et de mes devoirs de fils aîné, chéri. L'Afrique m’attend. 

 

Marcel Zang, écrivain

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