« Le Rocco », constant dans l’inconstance.

Afrique Connection | 19 / 02 / 2014 à 04:44

Portrait d’un apparatchik en « opposant de gauche »

Tout va très vite au sein de la nébuleuse politique qui vient d’émerger au Burkina Faso. Son principal instigateur, Roch Marc Christian Kaboré (RMCK ou « Le Rocco » comme on l’a appelé à Ouagadougou) est à la politique burkinabè ce que le Concorde a été à l’aviation commerciale : il arrive ailleurs avant même d’être parti.

Le dimanche 5 janvier 2014, à la suite d’un entretien avec le président du Faso, il remet sa démission du CDP, le parti présidentiel (cf. LDD Burkina Faso 0402/Mardi 7 janvier 2014). Le mardi 7 janvier 2014, il déclare au magazine burkinabè Fasozine que « pour l’instant », il n’en n’est pas encore au « stade » de la création d’un nouveau parti politique ; il ne sait pas non plus s’il participera à la « marche » de l’opposition le 18 janvier 2014. Le lendemain, mercredi 8 janvier 2014, dans un entretien avec Christophe Boisbouvier pour RFI, il est plus précis : « Je pense que nous nous acheminons vers [la création d’un nouveau parti] » ; il précise même : « Nous serons forcément un parti qui sera de l’opposition ». Quant à la « marche » du 18 janvier 2014, « si je suis là, oui j’irai »

 Quatre jours après le clash avec la direction du CDP, les motivations et la finalité de l’action menée par Kaboré et ses amis ne sont pas encore très claires. Il évoque la nécessité « de la conservation des acquis aussi bien démocratiques, économiques qu’au plan social depuis l’avènement de l’Etat de droit dans notre pays » (Fasozine) ; dit que « tout le monde reconnaît évidemment que le président Blaise Compaoré a réalisé des grandes choses dans ce pays » (RFI) ; revendique que « l’erreur est humaine » (Fasozine et RFI) en « politique et dans tous les domaines » (RFI) ; fait son « mea culpa » (Fasozine et RFI) « au peuple burkinabè sur cette position que j’ai défendu en son temps [« La limitation du nombre de mandats est antidémocratique »] » (RFI) ; affirme que « le moment est venu d’apporter notre modeste contribution au débat » (Fasozine) tout en évoquant « les camarades qui étaient proches de nous » (RFI), ce qui laisse penser que les racines de la fronde sont anciennes ; conteste que ce soit François Compaoré, autrement dit « Monsieur », frère de Blaise Compaoré, qui soit visé par cette rupture mais dit qu’il « ne fallait pas mélanger les serviettes et les torchons ». La « serviette », c’est le CDP, « un parti dont l’objectif est la conquête du pouvoir » ; le « torchon », c’est la FEDAP-BC, « une organisation de masse dont l’objectif est de soutenir les actions du président du Burkina Faso » et dont le principal animateur est… François Compaoré.

On aurait aimé entendre Kaboré s’exprimer sur son compagnonnage avec quelque-uns de ceux qui ont pris la fuite en sa compagnie. Et notamment Salif Diallo dont Kaboré, alors qu’il était le patron du parti, aurait bien voulu prononcer l’éviction du CDP quand l’homme de l’ombre du régime Compaoré prônait une « refondation » du parti tout en dénonçant la « patrimonialisation » du pouvoir.

N’oublions pas non plus que Kaboré a été l’homme qui a exclu du parti ceux qui dénonçaient le « clanisme » du CDP (ils ont, par la suite, créé la Convention nationale pour le progrès du Burkina – CNPB) et que ses querelles avec Salifou Sawadogo, président de l’Union des jeunes du CDP, ont « animé » la vie du parti. L’histoire du CDP se résume d’ailleurs, pour une part essentielle, à ces « ruptures » dont les plus médiatisées ont été celles de Zéphirin Diabré (aujourd’hui président de l’UPC et chef de file de l’opposition politique) et Ablassé Ouédraogo (président du parti Le Faso Autrement).

Le parcours politique de Roch Marc Christian Kaboré est celui d’un homme politique constant dans l’inconstance et que l’on découvre, avec étonnement, en « opposant de gauche » (en référence à l’histoire du PCUS, Parti communiste de l’Union soviétique) après avoir été le chef du gouvernement puis le premier responsable du parti. Kaboré a émergé sur la scène politique burkinabè il y a vingt ans : le dimanche 20 mars 1994 quand Youssouf Ouédraogo lui a cédé la primature et qu’il a été appelé à former son premier gouvernement dès le 22 mars 1994. Kaboré n’était pas un nouveau venu sur la scène politique ; mais il n’appartenait pas au groupe de ceux qui, après avoir conduit la « Révolution » de 1983, avait mené à terme celle de 1987.

Fils d’un banquier (Charles Bila Kaboré, ministre des Finances en 1963-1965 et de la Santé publique et de la Population en 1965-1966), bachelier à 18 ans, titulaire d’un DESS en gestion et d’un certificat d’aptitude à l’administration et à la gestion des entreprises, il s’est retrouvé, à son retour en Haute-Volta (c’est en France, au sein de l’université de Dijon, qu’il a poursuivi ses études supérieures), au lendemain de la « Révolution », embringué dans les luttes politiques et va se retrouver à la direction générale de la Banque internationale du Burkina (BIB).

Il affirmera souvent ne pas être un « politique » de vocation. « Je dois dire que j’ai eu une carrière politique qui n’était pas prévisible. Le déclic est parti de 1989 lorsque le président du Faso m’a demandé d’assumer la fonction de ministre des Transports et des Télécommunications ». En fait, Kaboré a appartenu à l’Union de lutte communiste reconstruite (ULC-R), créée en 1984 (une composante du CNR qui gouvernait le pays depuis le 4 août 1983). L’ULC-R avait pris la suite de l’ULC qui résultait d’une scission, en 1978, au sein de l’Organisation communiste voltaïque (OCV). L’ULC-R a été dirigée par une figure historique de la révolution burkinabè : Valère D. Somé. Le 16 mai 1988, quelques mois après la « Rectification », Kaboré sera un des quatre signataires d’une lettre au BP et au CC de l’ULC-R ; ils y annonçaient leur « désengagement ». L’ULC-R n’avait pas été agréée pour rejoindre le « Front populaire » institué par Blaise Compaoré ; en la quittant, Kaboré devenait ministrable.

Il débutera donc comme ministre des Transports et des Télécommunications avant d’être nommé ministre d’Etat, très rapidement, dès le 10 septembre 1990 (il avait alors 33 ans ; il est né le 25 avril 1957). Il était d’ailleurs l’unique ministre d’Etat du gouvernement. Chargé de la Coordination de l’action gouvernementale à compter du 16 juin 1991, il apparait comme un premier ministre de fait. Pour quelques semaines. Le 26 juillet 1991, il n’y a plus de ministre d’Etat et Kaboré, qui demeure le numéro deux du gouvernement, est nommé ministre chargé de mission auprès de la présidence du Faso. Ce n’est que le 26 février 1992 qu’il récupérera le titre de ministre d’Etat (en compagnie de Hermann Yaméogo et de quelques autres).

Le 20 juin 1992, dans le premier gouvernement formé par Youssouf Ouédraogo, il prendra en charge les Finances et le Plan ; le 3 septembre 1993, il sera chargé des Relations avec les institutions.

Au printemps 1994, Kaboré va accéder à la primature dans un contexte délicat. Il est confronté aux menaces des syndicats qui doivent subir les effets collatéraux d’une dévaluation du franc CFA faite sur mesures pour la Côte d’Ivoire mais pas pour le Burkina Faso, et à une austérité qu’imposent la politique de privatisation et le Programme d’ajustement structurel.

Il devra, déjà, faire face à la délicate recomposition du paysage politique où tout va trop vite trop loin dans la mise en œuvre d’une politique libérale qui provoque des grincements de dents. Dans ce gouvernement, Zéphirin Diabré se voit confier le portefeuille de l’Economie, des Finances et du Plan (mais sans le titre de ministre d’Etat) et Ablassé Ouédraogo celui des Affaires étrangères.

Quelques semaines après sa nomination, en mai 1994, Kaboré va gérer les Deuxièmes assises nationales sur l’économie. Thème : « Stratégie de développement de l’économie nationale dans le contexte de la dévaluation du franc CFA ». C’est Diabré qui va donner le ton : « Les hommes et les femmes de ce pays ont le droit de savoir et d’accepter qu’avec 122 milliards de recettes, on ne peut faire qu’une politique de 122 milliards ». Conclusion : « Il y a trop de revendications irréalistes arc-boutées sur un malencontreux dialogue de sourds entre ceux qui pensent que la caisse est trop pleine et ceux qui savent que la caisse est trop vide ».

Roch Marc Christian Kaboré va rester moins de deux ans à la primature. Au-delà de la conjoncture économique et sociale particulièrement pesante pour la population, on évoquera des « relations tendues » avec le président du Faso. Le 6 février 1996, il est remercié. Et se retrouve conseiller spécial à la présidence.

Ce qui lui laisse du temps, beaucoup de temps, pour préparer sa réélection comme député CDP de la province du Kadiogo en mai 1997. Il avait déjà été élu à ce poste en mais 1992 (c’était alors sur la liste de l’ODP-MT dont le CDP avait pris la suite après fusion avec plusieurs autres groupuscules politiques) mais n’avait pas siégé du fait de ses activités gouvernementales.

C’est désormais au sein de l’Assemblée nationale qu’il va faire carrière : premier vice-président dès juillet 1997 ; président à compter du 5 juin 2002 au lendemain de sa réélection comme député (il a été réélu pour un mandat de cinq ans le 6 mai 2007 ; il ne s’est pas représenté en 2012). Parallèlement, il va gravir les échelons du parti. Il en était le secrétaire exécutif en 1999, il devient président du Bureau politique national (BPN) en août 2003. En 1999, alors que le « Pays des hommes intègres » était passablement… désintégré par « l’affaire Zongo », Kaboré avait pris la suite, à la tête du parti, de Bongnessan Arsène Yé et le secrétaire général était alors Simon Compaoré, maire de Ouagadougou.

Depuis 1999, bien des événements majeurs se sont déroulés au Burkina Faso (et ailleurs, notamment les « printemps arabes » qui ont filé un sacré coup de vieux à tous les régimes autoritaires qui refusent de se remettre en question). Le « méga-parti » (pour reprendre une expression de Moussa Diallo dans lefaso.net) a été secoué non seulement par des crises internes mais également par la crise politico-sociale de 2011 qui a mis par terre le gouvernement et… quelques bâtiments du parti présidentiel (et bon nombre d’illusions sur la relation entre la classe politique et la population).

Kaboré, président du parti majoritaire et président de l’Assemblée nationale, a senti le vent du boulet non pas sur ses fonctions mais sur les acquis dont s’enorgueillissait le « Pays des hommes intègres » ; un pays convaincu qu’il serait au-dessus de ce type de préoccupations politico-sociales dès lors que toutes les institutions « démocratiques » étaient verrouillées.

Dans la perspective des élections couplées, qui se sont tenues en décembre 2012, le congrès du CDP a été avancé de quelques mois (il était prévu initialement en juillet 2012 et s’est tenu, finalement, en mars 2012), histoire de mettre en place une nouvelle équipe qui aura la lourde charge de conduire non seulement le parti mais aussi l’Assemblée nationale dans la prochaine bataille pour la présidentielle avec la question jamais tranchée, mais déjà à l’ordre du jour, de l’article 37 (qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels).

Kaboré le dira : « L’année 2012 qui commence est une année charnière ». Après que 2011 ait été « l’année de tous les dangers ». En 2012, Kaboré l’avait dit : il prendrait le large. Et on s’attendait de sa part, après près de douze années passées à la tête du parti (de « l’affaire Norbert Zongo » à « l’affaire Justin Zongo » qui a participé à mettre le feu aux poudres en 2011) à un testament politique qui soit une analyse en vraie grandeur des maux qui minent la société burkinabè. Il n’en a rien été et l’on se contentera de déclarations de bonnes intentions et d’un reformatage des instances dirigeantes. Sans Kaboré et quelques autres.

 

 

Le temps n’est plus où le débat politique passionnait les Burkinabè (passion motivée, d’ailleurs, un temps, par « la force des baïonnettes »). Aujourd’hui, l’opinion publique a basculé du côté des « Y’en a marre », marre de tout ce fatras d’une nomenklatura qui ne résout pas les problèmes basiques de la population : insécurité, santé, formation, emploi, etc. Non pas que les gouvernements successifs n’aient rien fait ; mais compte tenu des évolutions des modes de vie, le gap ne cesse de s’aggraver entre besoins et moyens. Les frustrations s’accumulent, notamment au sein de la classe moyenne (celle qui, justement, pourrait s’intéresser à l’évolution politique du pays).

Kaboré a donné l’impression, alors qu’il quittait la direction du CDP, d’être conscient qu’il fallait passer à autre chose. Mais dans un pays où ce sont des groupuscules politiques qui ont fait l’histoire, il n’est pas facile de faire bouger un mastodonte comme le CDP (4.000 personnes ont participé au congrès de 2012) englué depuis trop longtemps dans le pouvoir et paralysé à l’idée de le perdre un jour, brutalement, par « une remontée de la rue à la surface ». C’est sans doute pourquoi, voici deux ans, dans son discours de retrait de la direction du parti, il avait prôné (sans employer le mot) une « déstalinisation » des esprits. Il est vrai qu’il faut libérer l’inventivité et la capacité d’entreprendre (y compris politique) des Burkinabè mais la bureaucratisation (au sens sociologique du terme) de la vie politique du pays est un frein considérable au développement des énergies.

Le Burkina Faso n’est pas une société figée ; mais ses « élites » tendent à le devenir. Et partout on déplore une absence de prise de décision, de prise de risque, de réactivité ; on déplore un mode de production politique au jour le jour, incapable de susciter le moindre enthousiasme et de se projeter dans l’avenir. Le mot tabou est celui de « programmation » ; le mot miracle serait celui de « communication ».

Kaboré est un homme dont on dit qu’il est « mesuré » ; ont dit aussi qu’il sait désamorcer les situations critiques sans pour autant se mettre en difficulté. Il en a fait la démonstration, lors des « mutineries » de 2011, à la tête de l’Assemblée nationale, l’institution ayant été passablement chahutée par les commerçants furieux d’avoir été les principales victimes des « mutins ». Il avait voulu l’être au sujet de l’article 37 ; mais cela lui revient en boomerang aujourd’hui.

En 2010, il considérait que la limitation des mandats était « anti-démocratique ». « Je pense que du point de vue du principe, ce n’est pas attaquable » maintiendra-t-il, le 17 mars 2011, alors qu’il était interrogé par Christophe Boisbouvier sur RFI. Limiter les mandats c’était, selon lui, considérer que les pays africains sont des sous-démocraties incapables d’alternance. Mais ce qui était « inattaquable » en 2010 deviendra problématique en 2011 au lendemain de « l’affaire Justin Zongo » en un temps où « la rue était remontée à la surface ». Kaboré a tenu alors un langage qui se voulait de bon sens : « Pour moi, la discussion de l’article 37 ne doit pas être tabou quelle que soit la conclusion à laquelle nous aboutissons […] Je ne vois pas pourquoi, il faut s’affoler autour du fait simplement que la question de la discussion soit posée ».

Blaise Compaoré ne dit pas autre chose dès lors qu’il propose de soumettre la question à référendum (même si on connaît les limites « démocratiques » des référendums). Il ne faut pas mépriser la maturité politique des peuples (« Les printemps arabes » portent témoignage de leur capacité d’abnégation pour faire triompher leurs revendications). Mais il ne faut pas non plus mépriser le poids des symboles ; et l’article 37 est perçu (à tort ou à raison) comme un symbole : celui d’une classe dirigeante affairo-politique qui veut imposer ses choix à son peuple !

Kaboré est-il crédible en « opposant de gauche » au CDP ? Rien n’est moins sûr. D’autant plus qu’il entraîne dans son sillage une flopée de têtes d’affiche qui ne manquent pas, elles aussi, d’ambitions pour 2015. Et sa rupture est seulement motivée par une volonté d’alternance.

Alternance des hommes mais qu’en est-il du programme politique ? On le voit à Dakar où le « changement », d’Abdoulaye Wade à Macky Sall, le second ayant été formaté et « inventé » par le premier, n’a pas apporté aux populations les satisfactions espérées. J’ai déjà dit que je pensais que Zéphirin Diabré, leader de l’opposition, avait tort de surfer sur l’article 37 et le projet de Sénat quand les populations revendiquent d’abord un mieux-être au quotidien. Kaboré ne fait pas mieux, mais il est vrai qu’au plan idéologique rien ne différencie les deux hommes.

La Dépêche Diplomatique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Le Rocco », constant dans l’inconstance.

Afrique Connection | 19 / 02 / 2014 à 16:44

Portrait d’un apparatchik en « opposant de gauche »

Tout va très vite au sein de la nébuleuse politique qui vient d’émerger au Burkina Faso. Son principal instigateur, Roch Marc Christian Kaboré (RMCK ou « Le Rocco » comme on l’a appelé à Ouagadougou) est à la politique burkinabè ce que le Concorde a été à l’aviation commerciale : il arrive ailleurs avant même d’être parti.

Le dimanche 5 janvier 2014, à la suite d’un entretien avec le président du Faso, il remet sa démission du CDP, le parti présidentiel (cf. LDD Burkina Faso 0402/Mardi 7 janvier 2014). Le mardi 7 janvier 2014, il déclare au magazine burkinabè Fasozine que « pour l’instant », il n’en n’est pas encore au « stade » de la création d’un nouveau parti politique ; il ne sait pas non plus s’il participera à la « marche » de l’opposition le 18 janvier 2014. Le lendemain, mercredi 8 janvier 2014, dans un entretien avec Christophe Boisbouvier pour RFI, il est plus précis : « Je pense que nous nous acheminons vers [la création d’un nouveau parti] » ; il précise même : « Nous serons forcément un parti qui sera de l’opposition ». Quant à la « marche » du 18 janvier 2014, « si je suis là, oui j’irai »

 Quatre jours après le clash avec la direction du CDP, les motivations et la finalité de l’action menée par Kaboré et ses amis ne sont pas encore très claires. Il évoque la nécessité « de la conservation des acquis aussi bien démocratiques, économiques qu’au plan social depuis l’avènement de l’Etat de droit dans notre pays » (Fasozine) ; dit que « tout le monde reconnaît évidemment que le président Blaise Compaoré a réalisé des grandes choses dans ce pays » (RFI) ; revendique que « l’erreur est humaine » (Fasozine et RFI) en « politique et dans tous les domaines » (RFI) ; fait son « mea culpa » (Fasozine et RFI) « au peuple burkinabè sur cette position que j’ai défendu en son temps [« La limitation du nombre de mandats est antidémocratique »] » (RFI) ; affirme que « le moment est venu d’apporter notre modeste contribution au débat » (Fasozine) tout en évoquant « les camarades qui étaient proches de nous » (RFI), ce qui laisse penser que les racines de la fronde sont anciennes ; conteste que ce soit François Compaoré, autrement dit « Monsieur », frère de Blaise Compaoré, qui soit visé par cette rupture mais dit qu’il « ne fallait pas mélanger les serviettes et les torchons ». La « serviette », c’est le CDP, « un parti dont l’objectif est la conquête du pouvoir » ; le « torchon », c’est la FEDAP-BC, « une organisation de masse dont l’objectif est de soutenir les actions du président du Burkina Faso » et dont le principal animateur est… François Compaoré.

On aurait aimé entendre Kaboré s’exprimer sur son compagnonnage avec quelque-uns de ceux qui ont pris la fuite en sa compagnie. Et notamment Salif Diallo dont Kaboré, alors qu’il était le patron du parti, aurait bien voulu prononcer l’éviction du CDP quand l’homme de l’ombre du régime Compaoré prônait une « refondation » du parti tout en dénonçant la « patrimonialisation » du pouvoir.

N’oublions pas non plus que Kaboré a été l’homme qui a exclu du parti ceux qui dénonçaient le « clanisme » du CDP (ils ont, par la suite, créé la Convention nationale pour le progrès du Burkina – CNPB) et que ses querelles avec Salifou Sawadogo, président de l’Union des jeunes du CDP, ont « animé » la vie du parti. L’histoire du CDP se résume d’ailleurs, pour une part essentielle, à ces « ruptures » dont les plus médiatisées ont été celles de Zéphirin Diabré (aujourd’hui président de l’UPC et chef de file de l’opposition politique) et Ablassé Ouédraogo (président du parti Le Faso Autrement).

Le parcours politique de Roch Marc Christian Kaboré est celui d’un homme politique constant dans l’inconstance et que l’on découvre, avec étonnement, en « opposant de gauche » (en référence à l’histoire du PCUS, Parti communiste de l’Union soviétique) après avoir été le chef du gouvernement puis le premier responsable du parti. Kaboré a émergé sur la scène politique burkinabè il y a vingt ans : le dimanche 20 mars 1994 quand Youssouf Ouédraogo lui a cédé la primature et qu’il a été appelé à former son premier gouvernement dès le 22 mars 1994. Kaboré n’était pas un nouveau venu sur la scène politique ; mais il n’appartenait pas au groupe de ceux qui, après avoir conduit la « Révolution » de 1983, avait mené à terme celle de 1987.

Fils d’un banquier (Charles Bila Kaboré, ministre des Finances en 1963-1965 et de la Santé publique et de la Population en 1965-1966), bachelier à 18 ans, titulaire d’un DESS en gestion et d’un certificat d’aptitude à l’administration et à la gestion des entreprises, il s’est retrouvé, à son retour en Haute-Volta (c’est en France, au sein de l’université de Dijon, qu’il a poursuivi ses études supérieures), au lendemain de la « Révolution », embringué dans les luttes politiques et va se retrouver à la direction générale de la Banque internationale du Burkina (BIB).

Il affirmera souvent ne pas être un « politique » de vocation. « Je dois dire que j’ai eu une carrière politique qui n’était pas prévisible. Le déclic est parti de 1989 lorsque le président du Faso m’a demandé d’assumer la fonction de ministre des Transports et des Télécommunications ». En fait, Kaboré a appartenu à l’Union de lutte communiste reconstruite (ULC-R), créée en 1984 (une composante du CNR qui gouvernait le pays depuis le 4 août 1983). L’ULC-R avait pris la suite de l’ULC qui résultait d’une scission, en 1978, au sein de l’Organisation communiste voltaïque (OCV). L’ULC-R a été dirigée par une figure historique de la révolution burkinabè : Valère D. Somé. Le 16 mai 1988, quelques mois après la « Rectification », Kaboré sera un des quatre signataires d’une lettre au BP et au CC de l’ULC-R ; ils y annonçaient leur « désengagement ». L’ULC-R n’avait pas été agréée pour rejoindre le « Front populaire » institué par Blaise Compaoré ; en la quittant, Kaboré devenait ministrable.

Il débutera donc comme ministre des Transports et des Télécommunications avant d’être nommé ministre d’Etat, très rapidement, dès le 10 septembre 1990 (il avait alors 33 ans ; il est né le 25 avril 1957). Il était d’ailleurs l’unique ministre d’Etat du gouvernement. Chargé de la Coordination de l’action gouvernementale à compter du 16 juin 1991, il apparait comme un premier ministre de fait. Pour quelques semaines. Le 26 juillet 1991, il n’y a plus de ministre d’Etat et Kaboré, qui demeure le numéro deux du gouvernement, est nommé ministre chargé de mission auprès de la présidence du Faso. Ce n’est que le 26 février 1992 qu’il récupérera le titre de ministre d’Etat (en compagnie de Hermann Yaméogo et de quelques autres).

Le 20 juin 1992, dans le premier gouvernement formé par Youssouf Ouédraogo, il prendra en charge les Finances et le Plan ; le 3 septembre 1993, il sera chargé des Relations avec les institutions.

Au printemps 1994, Kaboré va accéder à la primature dans un contexte délicat. Il est confronté aux menaces des syndicats qui doivent subir les effets collatéraux d’une dévaluation du franc CFA faite sur mesures pour la Côte d’Ivoire mais pas pour le Burkina Faso, et à une austérité qu’imposent la politique de privatisation et le Programme d’ajustement structurel.

Il devra, déjà, faire face à la délicate recomposition du paysage politique où tout va trop vite trop loin dans la mise en œuvre d’une politique libérale qui provoque des grincements de dents. Dans ce gouvernement, Zéphirin Diabré se voit confier le portefeuille de l’Economie, des Finances et du Plan (mais sans le titre de ministre d’Etat) et Ablassé Ouédraogo celui des Affaires étrangères.

Quelques semaines après sa nomination, en mai 1994, Kaboré va gérer les Deuxièmes assises nationales sur l’économie. Thème : « Stratégie de développement de l’économie nationale dans le contexte de la dévaluation du franc CFA ». C’est Diabré qui va donner le ton : « Les hommes et les femmes de ce pays ont le droit de savoir et d’accepter qu’avec 122 milliards de recettes, on ne peut faire qu’une politique de 122 milliards ». Conclusion : « Il y a trop de revendications irréalistes arc-boutées sur un malencontreux dialogue de sourds entre ceux qui pensent que la caisse est trop pleine et ceux qui savent que la caisse est trop vide ».

Roch Marc Christian Kaboré va rester moins de deux ans à la primature. Au-delà de la conjoncture économique et sociale particulièrement pesante pour la population, on évoquera des « relations tendues » avec le président du Faso. Le 6 février 1996, il est remercié. Et se retrouve conseiller spécial à la présidence.

Ce qui lui laisse du temps, beaucoup de temps, pour préparer sa réélection comme député CDP de la province du Kadiogo en mai 1997. Il avait déjà été élu à ce poste en mais 1992 (c’était alors sur la liste de l’ODP-MT dont le CDP avait pris la suite après fusion avec plusieurs autres groupuscules politiques) mais n’avait pas siégé du fait de ses activités gouvernementales.

C’est désormais au sein de l’Assemblée nationale qu’il va faire carrière : premier vice-président dès juillet 1997 ; président à compter du 5 juin 2002 au lendemain de sa réélection comme député (il a été réélu pour un mandat de cinq ans le 6 mai 2007 ; il ne s’est pas représenté en 2012). Parallèlement, il va gravir les échelons du parti. Il en était le secrétaire exécutif en 1999, il devient président du Bureau politique national (BPN) en août 2003. En 1999, alors que le « Pays des hommes intègres » était passablement… désintégré par « l’affaire Zongo », Kaboré avait pris la suite, à la tête du parti, de Bongnessan Arsène Yé et le secrétaire général était alors Simon Compaoré, maire de Ouagadougou.

Depuis 1999, bien des événements majeurs se sont déroulés au Burkina Faso (et ailleurs, notamment les « printemps arabes » qui ont filé un sacré coup de vieux à tous les régimes autoritaires qui refusent de se remettre en question). Le « méga-parti » (pour reprendre une expression de Moussa Diallo dans lefaso.net) a été secoué non seulement par des crises internes mais également par la crise politico-sociale de 2011 qui a mis par terre le gouvernement et… quelques bâtiments du parti présidentiel (et bon nombre d’illusions sur la relation entre la classe politique et la population).

Kaboré, président du parti majoritaire et président de l’Assemblée nationale, a senti le vent du boulet non pas sur ses fonctions mais sur les acquis dont s’enorgueillissait le « Pays des hommes intègres » ; un pays convaincu qu’il serait au-dessus de ce type de préoccupations politico-sociales dès lors que toutes les institutions « démocratiques » étaient verrouillées.

Dans la perspective des élections couplées, qui se sont tenues en décembre 2012, le congrès du CDP a été avancé de quelques mois (il était prévu initialement en juillet 2012 et s’est tenu, finalement, en mars 2012), histoire de mettre en place une nouvelle équipe qui aura la lourde charge de conduire non seulement le parti mais aussi l’Assemblée nationale dans la prochaine bataille pour la présidentielle avec la question jamais tranchée, mais déjà à l’ordre du jour, de l’article 37 (qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels).

Kaboré le dira : « L’année 2012 qui commence est une année charnière ». Après que 2011 ait été « l’année de tous les dangers ». En 2012, Kaboré l’avait dit : il prendrait le large. Et on s’attendait de sa part, après près de douze années passées à la tête du parti (de « l’affaire Norbert Zongo » à « l’affaire Justin Zongo » qui a participé à mettre le feu aux poudres en 2011) à un testament politique qui soit une analyse en vraie grandeur des maux qui minent la société burkinabè. Il n’en a rien été et l’on se contentera de déclarations de bonnes intentions et d’un reformatage des instances dirigeantes. Sans Kaboré et quelques autres.

 

 

Le temps n’est plus où le débat politique passionnait les Burkinabè (passion motivée, d’ailleurs, un temps, par « la force des baïonnettes »). Aujourd’hui, l’opinion publique a basculé du côté des « Y’en a marre », marre de tout ce fatras d’une nomenklatura qui ne résout pas les problèmes basiques de la population : insécurité, santé, formation, emploi, etc. Non pas que les gouvernements successifs n’aient rien fait ; mais compte tenu des évolutions des modes de vie, le gap ne cesse de s’aggraver entre besoins et moyens. Les frustrations s’accumulent, notamment au sein de la classe moyenne (celle qui, justement, pourrait s’intéresser à l’évolution politique du pays).

Kaboré a donné l’impression, alors qu’il quittait la direction du CDP, d’être conscient qu’il fallait passer à autre chose. Mais dans un pays où ce sont des groupuscules politiques qui ont fait l’histoire, il n’est pas facile de faire bouger un mastodonte comme le CDP (4.000 personnes ont participé au congrès de 2012) englué depuis trop longtemps dans le pouvoir et paralysé à l’idée de le perdre un jour, brutalement, par « une remontée de la rue à la surface ». C’est sans doute pourquoi, voici deux ans, dans son discours de retrait de la direction du parti, il avait prôné (sans employer le mot) une « déstalinisation » des esprits. Il est vrai qu’il faut libérer l’inventivité et la capacité d’entreprendre (y compris politique) des Burkinabè mais la bureaucratisation (au sens sociologique du terme) de la vie politique du pays est un frein considérable au développement des énergies.

Le Burkina Faso n’est pas une société figée ; mais ses « élites » tendent à le devenir. Et partout on déplore une absence de prise de décision, de prise de risque, de réactivité ; on déplore un mode de production politique au jour le jour, incapable de susciter le moindre enthousiasme et de se projeter dans l’avenir. Le mot tabou est celui de « programmation » ; le mot miracle serait celui de « communication ».

Kaboré est un homme dont on dit qu’il est « mesuré » ; ont dit aussi qu’il sait désamorcer les situations critiques sans pour autant se mettre en difficulté. Il en a fait la démonstration, lors des « mutineries » de 2011, à la tête de l’Assemblée nationale, l’institution ayant été passablement chahutée par les commerçants furieux d’avoir été les principales victimes des « mutins ». Il avait voulu l’être au sujet de l’article 37 ; mais cela lui revient en boomerang aujourd’hui.

En 2010, il considérait que la limitation des mandats était « anti-démocratique ». « Je pense que du point de vue du principe, ce n’est pas attaquable » maintiendra-t-il, le 17 mars 2011, alors qu’il était interrogé par Christophe Boisbouvier sur RFI. Limiter les mandats c’était, selon lui, considérer que les pays africains sont des sous-démocraties incapables d’alternance. Mais ce qui était « inattaquable » en 2010 deviendra problématique en 2011 au lendemain de « l’affaire Justin Zongo » en un temps où « la rue était remontée à la surface ». Kaboré a tenu alors un langage qui se voulait de bon sens : « Pour moi, la discussion de l’article 37 ne doit pas être tabou quelle que soit la conclusion à laquelle nous aboutissons […] Je ne vois pas pourquoi, il faut s’affoler autour du fait simplement que la question de la discussion soit posée ».

Blaise Compaoré ne dit pas autre chose dès lors qu’il propose de soumettre la question à référendum (même si on connaît les limites « démocratiques » des référendums). Il ne faut pas mépriser la maturité politique des peuples (« Les printemps arabes » portent témoignage de leur capacité d’abnégation pour faire triompher leurs revendications). Mais il ne faut pas non plus mépriser le poids des symboles ; et l’article 37 est perçu (à tort ou à raison) comme un symbole : celui d’une classe dirigeante affairo-politique qui veut imposer ses choix à son peuple !

Kaboré est-il crédible en « opposant de gauche » au CDP ? Rien n’est moins sûr. D’autant plus qu’il entraîne dans son sillage une flopée de têtes d’affiche qui ne manquent pas, elles aussi, d’ambitions pour 2015. Et sa rupture est seulement motivée par une volonté d’alternance.

Alternance des hommes mais qu’en est-il du programme politique ? On le voit à Dakar où le « changement », d’Abdoulaye Wade à Macky Sall, le second ayant été formaté et « inventé » par le premier, n’a pas apporté aux populations les satisfactions espérées. J’ai déjà dit que je pensais que Zéphirin Diabré, leader de l’opposition, avait tort de surfer sur l’article 37 et le projet de Sénat quand les populations revendiquent d’abord un mieux-être au quotidien. Kaboré ne fait pas mieux, mais il est vrai qu’au plan idéologique rien ne différencie les deux hommes.

La Dépêche Diplomatique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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