Victor Diawara, le Malien qui fait danser la Lituanie

Afrique Connection | 20 / 04 / 2015 à 08:15

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Le chanteur et musicien lituano-malien Victor Diawara, roi de la pop à Vilnuis (photo Loftas Archive)

Ce dimanche matin, Vilnius est toute blanche. La capitale lituanienne, enfoncée dans les terres, essuie ses dernières tempêtes de neige. Tout est paisible, un beau soleil s’est même levé, illuminant le centre-ville baroque et le visage des chalands de sortie. Soudain, plusieurs se retournent vers un grand garçon qui marche les mains dans les poches.

Des regards s’échangent, des sourires aussi. Victor Diawara, serein, salue d’un geste de la main. Lituano-Malien, métisse, star de la pop de son pays, propriétaire et fondateur de l’une des boîtes les plus courues de Vilnius, il sait qu’il ne passe pas inaperçu.

Qu’y a-t-il de commun entre le Mali et la Lituanie ? « Plein de choses ! », rétorque Victor Diawara, une langue française mélodieuse accrochée à son sourire. Saurait-on pourtant imaginer deux pays plus différents, séparés par 5 000 kilomètres de mer et de déserts, avec des écarts de température de 40 degrés ? « Il y a les drapeaux, déjà ! Ils sont presque pareils ! Ce sont les mêmes couleurs : jaune, rouge et vert ! Tu n’avais pas remarqué ? »

Malien et Lituanien

Victor Diawara rit doucement. Parka couleur sable, longs cheveux bouclés en papillotes tombant sur un visage aux grands yeux doux et sombres, le chanteur a un air de vieux sage, des manières de vétéran. Il n’a pourtant que 37 ans.

Son père, Gaoussou Diawara, grand poète et dramaturge malien, naît à Ouélessébougou, petite localité du Mali colonial, à 50 kilomètres au sud de Bamako. Après le lycée, il part étudier le théâtre et littérature dans l’ex-Union soviétique. A Moscou, Gaoussou va rencontrer une jeune étudiante lituanienne en cinématographie, Victoria, dont il tombe amoureux. En 1979, le couple déménage au Mali avec leur enfant, Victor, qui a alors à peine 1 an.

« A Bamako, c’était la bohème, la belle vie. On recevait plein d’écrivains et d’artistes. » Mais les inégalités lui sautent aussi à la gorge. « On faisait partie de l’élite, mais on n’a jamais eu l’électricité ; on allait chercher l’eau au puits. Et en même temps, j’allais à l’école internationale française, et voyais tous les fils de diplomates avec des piscines sur leurs toits. »

En 1988, nouveau départ. Des sables de Bamako, Victor Diawara s’envole pour les collines champêtres de Hüttenfeld, petite ville du Bade-Wurtemberg en Allemagne, siège du seul internat lituanien à l’ouest du rideau de fer.

En bon adolescent de cette époque, il sanctifie le rock, tendance Bruce Springsteen et AC/DC. Il apprend la guitare, joue dans l’orchestre de polka de l’internat, avant de rencontrer son double, Vilius Alesius, passionné de rap, lituanien lui aussi. Ensemble, ils fondent un groupe, Skamp (contraction de Savas Kampas – un endroit, une chambre « où tu fais ce que tu veux »).

Le mur de Berlin tombe. Quand ils ont un peu de sous, Victor et Vilius se paient un aller-retour à Vilnius, et enregistrent leurs morceaux sur des cassettes bon marché. Lors d’un voyage, ils rencontrent une jeune Irlandaise à la voix de jazz, Erica Quinn Jennings. Skamp devient un trio.

Premier groupe de la Lituanie post-soviétique

Au printemps 1998, Victor, Erica et Vilius enregistrent, sans trop y penser, un classique de jazz, Summertime. Les trois amis composent un exercice de style : aux paroles de DuBose, fredonnées a capella par Erica, succèdent la pop francophone de Victor et le rap lituanien de Vilius. « C’est devenu le tube de l’été 98, rigole Victor. Toutes les radios l’ont reprise. On a été désignés chanson de l’année, groupe de l’année, album de l’année. En une semaine, ma vie a changé, sans prévenir. »

« Skamp est devenu le premier vrai groupe de musique professionnel de Lituanie après le communisme. On était les premiers à avoir un bus, des techniciens, des accordeurs, à ne jamais jouer en play-back », explique le chanteur. Les Skamp sont aussi les premiers à partir en tournée à l’étranger. Le coup de pouce vient de l’Eurovision, auquel Victor, Erica et Vilius participent en 2001 à Copenhague avec leur tube You Got Style.  
 

L’idole des jeunes Lituaniens fera un deuxième passage à l’édition de 2006. Le pays envoie alors une dream team de ses six meilleurs chanteurs, LT-United. Et même si la chanson We Are the Winners n’est pas très aboutie, le groupe décroche la sixième place, meilleure performance de l’histoire du pays. Victor Diawara, visage métissé d’une Lituanie moderne, multiculturelle et europhile, touche alors les sommets.

Un nouveau Berlin

C’est dans le quartier périphérique de Naujamiesčio (« Nouvelle Ville ») que Victor Diawara a caché sa tanière. Loftas, sa salle de spectacles installée dans une ancienne usine Elfa, un fabricant de radios, magnétophones et tourne-disques sous l’URSS, est devenu le cœur battant du Vilnius culturel.

L’endroit, tout de briques et de poutres métalliques, a été inauguré il y a cinq ans. « J’étais arrivé au bout d’un cycle, il fallait que je commence quelque chose de nouveau. Quand je suis arrivé, on me disait que j’étais fou. Le quartier était dangereux, il n’y avait rien », raconte Victor en montrant du doigt des poteaux rouillés.

La boîte pourtant s’impose vite comme un haut lieu de fête de la capitale. Avec ses 800 mètres carrés d’une capacité de 1 200 personnes, elle accueille des groupes venant de toute l’Europe. Loftas abrite également désormais défilés de mode, conférences TED, brocantes, séances de cinéma et expositions d’artistes plasticiens.

Ce dimanche, un club d’alpinisme a réservé la salle, haute de plafond, pour s’exercer au harnais et à la poulie, descendant en rappel le long de la scène. « Il faut bien que je les aide, n’y a pas de montagne en Lituanie, commente en souriant Victor Diawara. Vilnius n’est pas chère, à deux heures d’avion des grandes capitales européennes, ouverte et accueillante. On peut devenir le nouveau Berlin. »

« Je suis plus Lituanien qu’eux »

Victor Diawara n’a pas pour autant oublié le Mali : « J’ai composé plusieurs morceaux où je chante en bambara la poésie de mon père. » Le héros de la pop lituanienne connaît ses classiques maliens sur le bout des doigts, citant parmi ses références le génie de la kora Toumani Diabaté, le bluesman Ali Farka Touré et les incontournables Amadou et Mariam.

Mais le rockeur n’est pas reparti au Mali depuis 2009. « Je veux y aller avec mes enfants, cette année si c’est possible. Je veux pêcher avec eux au bord du fleuve, les emmener au stade, dans la savane », espère-t-il.

En attendant, l’un de ses derniers albums, enregistré avec le percussionniste Baba Sissoko, a le nom d’une une saudade sous le Sahel, Malituanie, sorte de pont entre le pays de son père et la Lituanie, un pays ou être de couleur, même métisse, reste une exception.

« Ici, le racisme est en train de remonter », regrette Victor. Le 11 mars dernier, la Lituanie fêtait à grands renforts de drapeaux les 25 ans de son indépendance. En marge du défilé officiel, 1 500 néo-nazis et militants d’extrême droite s’étaient réunis aux cris de « La Lituanie aux Lituaniens ». Victor, lui, a décidé de se battre pour la tolérance et l’ouverture à l’autre. Il n’hésite pas à affirmer : « J’aime ce pays, j’y habite, je le comprends. Je suis plus Lituanien que beaucoup parmi eux. »

Le Monde Afrique

Victor Diawara, le Malien qui fait danser la Lituanie

Afrique Connection | 20 / 04 / 2015 à 08:15

Ce dimanche matin, Vilnius est toute blanche. La capitale lituanienne, enfoncée dans les terres, essuie ses dernières tempêtes de neige. Tout est paisible, un beau soleil s’est même levé, illuminant le centre-ville baroque et le visage des chalands de sortie. Soudain, plusieurs se retournent vers un grand garçon qui marche les mains dans les poches.

Des regards s’échangent, des sourires aussi. Victor Diawara, serein, salue d’un geste de la main. Lituano-Malien, métisse, star de la pop de son pays, propriétaire et fondateur de l’une des boîtes les plus courues de Vilnius, il sait qu’il ne passe pas inaperçu.

Qu’y a-t-il de commun entre le Mali et la Lituanie ? « Plein de choses ! », rétorque Victor Diawara, une langue française mélodieuse accrochée à son sourire. Saurait-on pourtant imaginer deux pays plus différents, séparés par 5 000 kilomètres de mer et de déserts, avec des écarts de température de 40 degrés ? « Il y a les drapeaux, déjà ! Ils sont presque pareils ! Ce sont les mêmes couleurs : jaune, rouge et vert ! Tu n’avais pas remarqué ? »

Malien et Lituanien

Victor Diawara rit doucement. Parka couleur sable, longs cheveux bouclés en papillotes tombant sur un visage aux grands yeux doux et sombres, le chanteur a un air de vieux sage, des manières de vétéran. Il n’a pourtant que 37 ans.

Son père, Gaoussou Diawara, grand poète et dramaturge malien, naît à Ouélessébougou, petite localité du Mali colonial, à 50 kilomètres au sud de Bamako. Après le lycée, il part étudier le théâtre et littérature dans l’ex-Union soviétique. A Moscou, Gaoussou va rencontrer une jeune étudiante lituanienne en cinématographie, Victoria, dont il tombe amoureux. En 1979, le couple déménage au Mali avec leur enfant, Victor, qui a alors à peine 1 an.

« A Bamako, c’était la bohème, la belle vie. On recevait plein d’écrivains et d’artistes. » Mais les inégalités lui sautent aussi à la gorge. « On faisait partie de l’élite, mais on n’a jamais eu l’électricité ; on allait chercher l’eau au puits. Et en même temps, j’allais à l’école internationale française, et voyais tous les fils de diplomates avec des piscines sur leurs toits. »

En 1988, nouveau départ. Des sables de Bamako, Victor Diawara s’envole pour les collines champêtres de Hüttenfeld, petite ville du Bade-Wurtemberg en Allemagne, siège du seul internat lituanien à l’ouest du rideau de fer.

En bon adolescent de cette époque, il sanctifie le rock, tendance Bruce Springsteen et AC/DC. Il apprend la guitare, joue dans l’orchestre de polka de l’internat, avant de rencontrer son double, Vilius Alesius, passionné de rap, lituanien lui aussi. Ensemble, ils fondent un groupe, Skamp (contraction de Savas Kampas – un endroit, une chambre « où tu fais ce que tu veux »).

Le mur de Berlin tombe. Quand ils ont un peu de sous, Victor et Vilius se paient un aller-retour à Vilnius, et enregistrent leurs morceaux sur des cassettes bon marché. Lors d’un voyage, ils rencontrent une jeune Irlandaise à la voix de jazz, Erica Quinn Jennings. Skamp devient un trio.

Premier groupe de la Lituanie post-soviétique

Au printemps 1998, Victor, Erica et Vilius enregistrent, sans trop y penser, un classique de jazz, Summertime. Les trois amis composent un exercice de style : aux paroles de DuBose, fredonnées a capella par Erica, succèdent la pop francophone de Victor et le rap lituanien de Vilius. « C’est devenu le tube de l’été 98, rigole Victor. Toutes les radios l’ont reprise. On a été désignés chanson de l’année, groupe de l’année, album de l’année. En une semaine, ma vie a changé, sans prévenir. »

« Skamp est devenu le premier vrai groupe de musique professionnel de Lituanie après le communisme. On était les premiers à avoir un bus, des techniciens, des accordeurs, à ne jamais jouer en play-back », explique le chanteur. Les Skamp sont aussi les premiers à partir en tournée à l’étranger. Le coup de pouce vient de l’Eurovision, auquel Victor, Erica et Vilius participent en 2001 à Copenhague avec leur tube You Got Style.  
 

L’idole des jeunes Lituaniens fera un deuxième passage à l’édition de 2006. Le pays envoie alors une dream team de ses six meilleurs chanteurs, LT-United. Et même si la chanson We Are the Winners n’est pas très aboutie, le groupe décroche la sixième place, meilleure performance de l’histoire du pays. Victor Diawara, visage métissé d’une Lituanie moderne, multiculturelle et europhile, touche alors les sommets.

Un nouveau Berlin

C’est dans le quartier périphérique de Naujamiesčio (« Nouvelle Ville ») que Victor Diawara a caché sa tanière. Loftas, sa salle de spectacles installée dans une ancienne usine Elfa, un fabricant de radios, magnétophones et tourne-disques sous l’URSS, est devenu le cœur battant du Vilnius culturel.

L’endroit, tout de briques et de poutres métalliques, a été inauguré il y a cinq ans. « J’étais arrivé au bout d’un cycle, il fallait que je commence quelque chose de nouveau. Quand je suis arrivé, on me disait que j’étais fou. Le quartier était dangereux, il n’y avait rien », raconte Victor en montrant du doigt des poteaux rouillés.

La boîte pourtant s’impose vite comme un haut lieu de fête de la capitale. Avec ses 800 mètres carrés d’une capacité de 1 200 personnes, elle accueille des groupes venant de toute l’Europe. Loftas abrite également désormais défilés de mode, conférences TED, brocantes, séances de cinéma et expositions d’artistes plasticiens.

Ce dimanche, un club d’alpinisme a réservé la salle, haute de plafond, pour s’exercer au harnais et à la poulie, descendant en rappel le long de la scène. « Il faut bien que je les aide, n’y a pas de montagne en Lituanie, commente en souriant Victor Diawara. Vilnius n’est pas chère, à deux heures d’avion des grandes capitales européennes, ouverte et accueillante. On peut devenir le nouveau Berlin. »

« Je suis plus Lituanien qu’eux »

Victor Diawara n’a pas pour autant oublié le Mali : « J’ai composé plusieurs morceaux où je chante en bambara la poésie de mon père. » Le héros de la pop lituanienne connaît ses classiques maliens sur le bout des doigts, citant parmi ses références le génie de la kora Toumani Diabaté, le bluesman Ali Farka Touré et les incontournables Amadou et Mariam.

Mais le rockeur n’est pas reparti au Mali depuis 2009. « Je veux y aller avec mes enfants, cette année si c’est possible. Je veux pêcher avec eux au bord du fleuve, les emmener au stade, dans la savane », espère-t-il.

En attendant, l’un de ses derniers albums, enregistré avec le percussionniste Baba Sissoko, a le nom d’une une saudade sous le Sahel, Malituanie, sorte de pont entre le pays de son père et la Lituanie, un pays ou être de couleur, même métisse, reste une exception.

« Ici, le racisme est en train de remonter », regrette Victor. Le 11 mars dernier, la Lituanie fêtait à grands renforts de drapeaux les 25 ans de son indépendance. En marge du défilé officiel, 1 500 néo-nazis et militants d’extrême droite s’étaient réunis aux cris de « La Lituanie aux Lituaniens ». Victor, lui, a décidé de se battre pour la tolérance et l’ouverture à l’autre. Il n’hésite pas à affirmer : « J’aime ce pays, j’y habite, je le comprends. Je suis plus Lituanien que beaucoup parmi eux. »

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