Moi Bahia, la miraculée

Afrique Connection | 24 / 02 / 2014 à 02:15

C’est une histoire digne des séries américaines, ou des télénovas sud- américains. Pourtant, c’est une histoire vraie. Le 30 juin 2009, un vol de la Yémenia Airways parti de Paris s'écrasait aux larges des Comores. 153 personnes à bord et une seule survivante : Bahia, 13 ans, franco-comorienne. Elle s’est accrochée pendant huit heures à un débris de l'appareil. Elle a raconté son histoire dans un livre publié en 2010. Une histoire poignante.

« Je crois rêver

Mon corps monte et descend au milieu des vagues. Tout est noir autour de moi. C’est la nuit. Au- dessus, en- dessous, je ne vois rien. Mon œil gauche me fait mal. Dans la bouche, j’ai comme un goût d’essence désagréable qui me lève le cœur. Je suis épuisée et j’ai du mal à respirer.

Je m’accroche de toutes mes forces à ce débris qui me sert de bouée. Sous moi, l’immensité de l’océan. Si je lâche ce morceau de ferraille, je m’enfonce.

D’épuisement et de détresse, je ferme les yeux.  Le bruit d’un moteur d’avion déchire le voile blanchâtre du ciel. Au début, je crois rêver. Ils viennent pour moi. Ils sont venus me porter secours. Ils me cherchent depuis des heures et ils vont enfin me voir et me sauver des vagues qui veulent m’engloutir. Un espoir immense s’empare de moi, j’ai envie de crier, je veux lâcher mon radeau de fortune et nager vers le bruit. Mais aucun de mes membres ne répond.

 Où est ma mère ? Est- ce qu’elle est déjà arrivée à Moroni ? Elle est peut-être dans l’avion qui me cherche, ou à l’aéroport. C’est sûr, c’est elle qui a dû prévenir les secours que j’étais tombée dans l’océan juste avant l’atterrissage. Elle doit s’inquiéter que je ne sois pas arrivée. Je reprends espoir. Ils me cherchent. Maman ne les lâchera pas tant qu’ils ne m’auront ps trouvée. Elle doit être fâchée et rongée d’inquiétude, mais je lui expliquerai tout.  

J’entends le vrombissement se rapprocher. L’avion passe juste au-dessus de moi. Je ne rêve pas. Je lève la tête. Je cherche à le voir dans le ciel, mais je n’y arrive. Il fait nuit et personne ne m’a vue. Désespérée, j’écoute le bruit des hélices qui faiblit et s’éteint au loin.

C’est fini pour moi. J’ai froid. Je pleure de nage et de colère. Je vais rester là et mourir seule. Cette mer glacée aura raison de moi. Elle va me prendre, puisque personne ne me réclame. Je vais mourir sans revoir ma famille. J’aimerais tellement être dans les bras de ma mère. Où-est- elle maintenant ? il y a un instant, on parlait toutes les deux dans l’avion. J’étais côté du hublot. Je regardais à travers. J’avais le front tout contre le vitre, et j’appuyais très fort. 

« Je revois Papa serrant maman très fort dans ses bras »

J’ai en tête le visage triste et inquiet que maman avait à l’aéroport, au moment de dire au revoir à papa et d’embarquer.  Papa m’embrasse sur la joie. S’il me voyait en ce moment, j’ai l’œil gauche abîmé, et la joue aussi, c’est sûr. Ça me lance et ça me brûle. Les paroles de papa, avant de partir, résonnent dans mes oreilles :

« Tu vas rencontrer ma famille. Profite bien, Bahia. »

Maman a les traits tirés. Elle regarde papa.

« Maintenant, tu es tout seul, Kassim. Fais attention aux enfants.

-Ne sois pas inquiet, Aziza, tout ira bien.

Ces mots martèlent ma tête jusqu’à me faire mal. « Tout ira bien », « Tout ira bien », Tout ira bien ».

Je revois Papa serrant maman très fort dans ses bras. Il lui caresse les épaules, le visage, comme s’il n’allait jamais la revoir.  Il sait qu’elle est toujours soucieuse de savoir s’il s’occupe bien des enfants quand elle n’est pas là. Papa pose un baiser sur la joue de maman puis, avec tendresse, il l’embrasse sur la bouche. Ils échangent un dernier regard. Nous nous séparons et passons la douane sans problème.

Je regarde papa s’éloigner, la démarche souple mais la tête un peu enfoncée dans les épaules, comme s’il portait déjà le fardeau de l’absence de maman. Je la regarde. Elle a les yeux rivés sur le dos de papa, qui se fond peu à peu dans la foule. Elle n’en perd pas une miette, de son bel homme. Ils ont beau se connaître depuis la nuit des temps, voir chaque jour un peu plus les défauts de l’autre à force de vivre ensemble, ils sont les bras de deux rivières qui se retrouvent et s’unissent dans le même fleuve. Ensemble, tranquillement, sans bruit, ils font le chemin jusqu’à la mer. »

Moi Bahia, la miraculée

Afrique Connection | 24 / 02 / 2014 à 02:15

C’est une histoire digne des séries américaines, ou des télénovas sud- américains. Pourtant, c’est une histoire vraie. Le 30 juin 2009, un vol de la Yémenia Airways parti de Paris s'écrasait aux larges des Comores. 153 personnes à bord et une seule survivante : Bahia, 13 ans, franco-comorienne. Elle s’est accrochée pendant huit heures à un débris de l'appareil. Elle a raconté son histoire dans un livre publié en 2010. Une histoire poignante.

« Je crois rêver

Mon corps monte et descend au milieu des vagues. Tout est noir autour de moi. C’est la nuit. Au- dessus, en- dessous, je ne vois rien. Mon œil gauche me fait mal. Dans la bouche, j’ai comme un goût d’essence désagréable qui me lève le cœur. Je suis épuisée et j’ai du mal à respirer.

Je m’accroche de toutes mes forces à ce débris qui me sert de bouée. Sous moi, l’immensité de l’océan. Si je lâche ce morceau de ferraille, je m’enfonce.

D’épuisement et de détresse, je ferme les yeux.  Le bruit d’un moteur d’avion déchire le voile blanchâtre du ciel. Au début, je crois rêver. Ils viennent pour moi. Ils sont venus me porter secours. Ils me cherchent depuis des heures et ils vont enfin me voir et me sauver des vagues qui veulent m’engloutir. Un espoir immense s’empare de moi, j’ai envie de crier, je veux lâcher mon radeau de fortune et nager vers le bruit. Mais aucun de mes membres ne répond.

 Où est ma mère ? Est- ce qu’elle est déjà arrivée à Moroni ? Elle est peut-être dans l’avion qui me cherche, ou à l’aéroport. C’est sûr, c’est elle qui a dû prévenir les secours que j’étais tombée dans l’océan juste avant l’atterrissage. Elle doit s’inquiéter que je ne sois pas arrivée. Je reprends espoir. Ils me cherchent. Maman ne les lâchera pas tant qu’ils ne m’auront ps trouvée. Elle doit être fâchée et rongée d’inquiétude, mais je lui expliquerai tout.  

J’entends le vrombissement se rapprocher. L’avion passe juste au-dessus de moi. Je ne rêve pas. Je lève la tête. Je cherche à le voir dans le ciel, mais je n’y arrive. Il fait nuit et personne ne m’a vue. Désespérée, j’écoute le bruit des hélices qui faiblit et s’éteint au loin.

C’est fini pour moi. J’ai froid. Je pleure de nage et de colère. Je vais rester là et mourir seule. Cette mer glacée aura raison de moi. Elle va me prendre, puisque personne ne me réclame. Je vais mourir sans revoir ma famille. J’aimerais tellement être dans les bras de ma mère. Où-est- elle maintenant ? il y a un instant, on parlait toutes les deux dans l’avion. J’étais côté du hublot. Je regardais à travers. J’avais le front tout contre le vitre, et j’appuyais très fort. 

« Je revois Papa serrant maman très fort dans ses bras »

J’ai en tête le visage triste et inquiet que maman avait à l’aéroport, au moment de dire au revoir à papa et d’embarquer.  Papa m’embrasse sur la joie. S’il me voyait en ce moment, j’ai l’œil gauche abîmé, et la joue aussi, c’est sûr. Ça me lance et ça me brûle. Les paroles de papa, avant de partir, résonnent dans mes oreilles :

« Tu vas rencontrer ma famille. Profite bien, Bahia. »

Maman a les traits tirés. Elle regarde papa.

« Maintenant, tu es tout seul, Kassim. Fais attention aux enfants.

-Ne sois pas inquiet, Aziza, tout ira bien.

Ces mots martèlent ma tête jusqu’à me faire mal. « Tout ira bien », « Tout ira bien », Tout ira bien ».

Je revois Papa serrant maman très fort dans ses bras. Il lui caresse les épaules, le visage, comme s’il n’allait jamais la revoir.  Il sait qu’elle est toujours soucieuse de savoir s’il s’occupe bien des enfants quand elle n’est pas là. Papa pose un baiser sur la joue de maman puis, avec tendresse, il l’embrasse sur la bouche. Ils échangent un dernier regard. Nous nous séparons et passons la douane sans problème.

Je regarde papa s’éloigner, la démarche souple mais la tête un peu enfoncée dans les épaules, comme s’il portait déjà le fardeau de l’absence de maman. Je la regarde. Elle a les yeux rivés sur le dos de papa, qui se fond peu à peu dans la foule. Elle n’en perd pas une miette, de son bel homme. Ils ont beau se connaître depuis la nuit des temps, voir chaque jour un peu plus les défauts de l’autre à force de vivre ensemble, ils sont les bras de deux rivières qui se retrouvent et s’unissent dans le même fleuve. Ensemble, tranquillement, sans bruit, ils font le chemin jusqu’à la mer. »

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