Après avoir survécu au massacre de sa famille, Corneille raconte son drame

Afrique Connection | 28 / 02 / 2014 à 08:13

Avant de devenir le chanteur à succès qu'il est aujourd'hui, Corneille, de son vrai nom Cornelius Nyungura, qui vit au Canada, a dû se battre pour échapper à la mort. Dans l'émission « La parenthèse inattendue » de France 2, il raconte comment il a survécu au massacre de sa famille pendant le génocide du Rwanda, son pays d'origine, en 1994. L'exode, la longue marche, les personnes qui tombent sous ses yeux comme des mouches sous les balles de l'ennemi, son départ de l'Afrique, etc. Corneille dit tout. Et non sans émotion.

 

DE SA NAISSANCE EN ALLEMAGNE A SES PREMIERS JOURS AU RWANDA

"Je suis né en Allemagne, j'y ai grandi jusqu'à l'âge de sept ans. Je parlais allemand avec mes parents. Mais, entre eux, ils parlaient une langue un peu bizarre, que je ne comprenais pas. Je ne sais pas par quelle tactique ou stratégie mon père a réussi très vite à me faire comprendre qu'il y avait un autre chez moi.

On va alors rentrer au Rwanda. On est tout de suite dans le sud, dans le village natal de mon père. On va habiter chez ma grand-mère, la mère de mon père. C'est un petit village. C'était le bout du monde. Il n'y avait pas d'électricité, pas de télé. Je ne parle pas la langue (...) 
J'ai eu la passion de la musique par le biais de mon père. Il était un ingénieur électricien. Je le soupçonne d'avoir complètement raté sa vocation, parce que c'était un vrai mélomane. Tous les dimanches, on allait dans son bureau et on écoutait de la musique. Il était engagé. Un jour, je fredonnais des chansons dans ma chambre. Il m'a entendu, il a entrouvert la porte et me dis : « Tu chantes pas mal. Tu me fais penser à Tracy Chapman ». Il m'encourage concrètement quand je lui dis il y a trois potes avec qui je fais de la musique. Je luis dis qu'on voudrait enregistrer, mais on a besoin d'un coup de main. Sans réfléchir, il me dit oui (...)"

 LE MASSACRE DE SA FAMILLE SOUS SES YEUX

"Il faut savoir que le génocide (rwandais, NDLR) a commencé proprement dit le 6 avril 1994. C'est au moment où on a tiré sur l'avion du Président de l'époque que les massacres ont commencé. Des milices hutus ont commencé à massacrer les Tutsis. A mon âge, à cette époque (17 ans, NDLR), on n'a pas peur parce qu'on est incomplètement inconscients. J'entendais parler des gens du nord, des gens du sud, des intellectuels. Moi, je ne me sentais pas concerné par tout cela. J'étais un ado, j'étais à l'école, il y avait les filles, etc. J'étais dans ma musique. Donc, c'était une inconscience légitime pour ma part. Mais, pour mon père, cette inconscience n'était pas légitime. Je me suis toujours demandé comment il n'a pu rien voir venir. Tous les signes étaient là.
Dans la nuit du 15 au 16 avril 1994, il y a des gens armés qui se sont introduits chez nous. Ils nous ont demandé de nous asseoir dans le salon. Il y avait les deux petits frères, ma petite sœur, ma mère, mon père et moi. Je me rappelle que... (envahi par l'émotion, il marque une pause, NDLR). Ça, c'est très étrange ! Je n'arriverais jamais à me l'expliquer. J'étais persuadé que je n'y passerais pas... Tout le monde y est passé. Ils ont commencé à tirer. Ça a dû prendre deux à trois minutes, mais dans ma tête ça n'a duré que deux secondes. Je n'ai pas encore ... (il ne termine pas la phrase, NDLR). J'ai fait beaucoup de thérapies par la suite, parce qu'il paraît qu'il faut retrouver...
Quand ces genres de choses arrivent, on se dissocie complètement de ses choix émotionnels, parce qu'on n'est pas assez équipé pour supporter ces genres de choc. Moi, je me suis donc dissocié de cela. Il y a une partie de mon corps qui est sorti de moi.
Il y avait une panne généralisée d'électricité. Donc on était un peu dans le noir total. J'ai sauté derrière un canapé qui était juste à côté de moi. Ils ont tiré sur tout le monde et ils sont partis en courant. J'imagine qu'ils n'ont pas eu le temps de vérifier que tout le monde était mort. Et moi, je suis sorti de ma cachette. Je pense que pendant l'heure qui a suivi, j'étais mort avec eux. Je n'étais pas présent. La première chose que j'ai faite, c'est d'aller dans la salle de bains de mes parents. Je me suis regardé dans le miroir, pour voir ce que je pensais être vrai : c'est-à-dire vivant. Je pense que là, j'étais figé. Je suis devenu un bloc de glace. Je ne sentais plus rien, je ne bougeais pas, je ne pleurais pas. J'étais dans un état de choc total.
Le lendemain, j'ai quand même fait l'effort de regarder ma famille. Mais en une fraction de seconde, mes voisins sont arrivés. Il a fallu ensuite enterrer ma famille. Je n'étais plus dans mon corps. Mais, en même temps, il y avait une réalité. Autour de moi, ça se passait (on massacrait d'autres, NDLR). C'était de la folie humaine. Personne n'est préparé à ça. Plutôt que de me dire qu'est-ce qui m'a arrive, je me suis accroché à survivre. Moi, je suis resté (vivant). Et, à partir de ce moment-là, je me suis convaincu de l'idée que je suis investi d'une mission, mais je ne sais pas laquelle. Parce que lorsque vous survivez dans ces circonstances, c'est qu'il y a forcément un truc extraordinaire, magique, qui vous attend. J'ai quand même eu la vivacité d'esprit de me dire, "il faut quand même que je sorte de ce pays parce que là c'est le bordel complet, c'est le chaos." Mon réflexe a été de prendre le porte-monnaie de ma mère, parce que je savais qu'il y avait des cartes de visite d'amis de mes parents en Allemagne avec qui ils avaient gardé contact. Je me disais à un moment où à un autre, j'allais en avoir besoin. C'est le seul objet que j'ai pris de chez moi. Pas de photos, rien d'autre. Vraiment, le strict minimum."

 SUR LE CHEMIN DE L'EXIL

"J'ai pris la route de l'exil. Dans ces lignes interminables de gens qui marchaient, j'étais dedans. L'armée se servait des marcheurs comme boucliers. Elle mettait les civils donc, qui sont à la proie de l'armée adverse qui tire des roquettes. On courait pour échapper aux tirs. À chaque fois que je regarde à gauche ou à droite, je voyais des gens tomber. On a marché, on a marché, on a marché ! Je n'avais pas le temps de s'apitoyer sur mon sort. Parce que je voyais des pères qui ne trouvaient pas leurs enfants, leurs femmes. Et, surtout, je me disais que j'allais sortir de ce pays. Je chantais énormément. Je pense que je n'ai jamais autant rêvé que pendant ces trois mois-là. C'était une vraie bouée de sauvetage. J'arrive à Goma (République Démocratique du Congo), une ville frontalière du Rwanda. Je retrouve des amis de mes parents, qui me paient un billet pour rejoindre Kinshasa (capitale RDC, NDLR). Là-bas, il y avait de grands amis de mes parents qui me cherchaient aussi. Nos appels se sont croisés. Et j'ai réussi, grâce à une bonne amie de mon père, qui s'appelle Rose, que je ne remercierais jamais assez, qui a joué les intermédiaires avec les amis de mes parents en Allemagne. Ils m'ont envoyé un billet. Je suis arrivé à Düsseldorf (Allemagne) le 15 août 1994. Pendant la longue marche, on ne mangeait pas. Je me rappelle du sandwich que j'avais mangé dans l'avion. C'était le truc le plus délicieux auquel je n'avais jamais goûté. C'est la fin d'une et le début d'une autre."  

Témoignage transcrits par la rédaction d'Afrique Connection

Après avoir survécu au massacre de sa famille, Corneille raconte son drame

Afrique Connection | 28 / 02 / 2014 à 08:13

Avant de devenir le chanteur à succès qu'il est aujourd'hui, Corneille, de son vrai nom Cornelius Nyungura, qui vit au Canada, a dû se battre pour échapper à la mort. Dans l'émission « La parenthèse inattendue » de France 2, il raconte comment il a survécu au massacre de sa famille pendant le génocide du Rwanda, son pays d'origine, en 1994. L'exode, la longue marche, les personnes qui tombent sous ses yeux comme des mouches sous les balles de l'ennemi, son départ de l'Afrique, etc. Corneille dit tout. Et non sans émotion.

 

DE SA NAISSANCE EN ALLEMAGNE A SES PREMIERS JOURS AU RWANDA

"Je suis né en Allemagne, j'y ai grandi jusqu'à l'âge de sept ans. Je parlais allemand avec mes parents. Mais, entre eux, ils parlaient une langue un peu bizarre, que je ne comprenais pas. Je ne sais pas par quelle tactique ou stratégie mon père a réussi très vite à me faire comprendre qu'il y avait un autre chez moi.

On va alors rentrer au Rwanda. On est tout de suite dans le sud, dans le village natal de mon père. On va habiter chez ma grand-mère, la mère de mon père. C'est un petit village. C'était le bout du monde. Il n'y avait pas d'électricité, pas de télé. Je ne parle pas la langue (...) 
J'ai eu la passion de la musique par le biais de mon père. Il était un ingénieur électricien. Je le soupçonne d'avoir complètement raté sa vocation, parce que c'était un vrai mélomane. Tous les dimanches, on allait dans son bureau et on écoutait de la musique. Il était engagé. Un jour, je fredonnais des chansons dans ma chambre. Il m'a entendu, il a entrouvert la porte et me dis : « Tu chantes pas mal. Tu me fais penser à Tracy Chapman ». Il m'encourage concrètement quand je lui dis il y a trois potes avec qui je fais de la musique. Je luis dis qu'on voudrait enregistrer, mais on a besoin d'un coup de main. Sans réfléchir, il me dit oui (...)"

 LE MASSACRE DE SA FAMILLE SOUS SES YEUX

"Il faut savoir que le génocide (rwandais, NDLR) a commencé proprement dit le 6 avril 1994. C'est au moment où on a tiré sur l'avion du Président de l'époque que les massacres ont commencé. Des milices hutus ont commencé à massacrer les Tutsis. A mon âge, à cette époque (17 ans, NDLR), on n'a pas peur parce qu'on est incomplètement inconscients. J'entendais parler des gens du nord, des gens du sud, des intellectuels. Moi, je ne me sentais pas concerné par tout cela. J'étais un ado, j'étais à l'école, il y avait les filles, etc. J'étais dans ma musique. Donc, c'était une inconscience légitime pour ma part. Mais, pour mon père, cette inconscience n'était pas légitime. Je me suis toujours demandé comment il n'a pu rien voir venir. Tous les signes étaient là.
Dans la nuit du 15 au 16 avril 1994, il y a des gens armés qui se sont introduits chez nous. Ils nous ont demandé de nous asseoir dans le salon. Il y avait les deux petits frères, ma petite sœur, ma mère, mon père et moi. Je me rappelle que... (envahi par l'émotion, il marque une pause, NDLR). Ça, c'est très étrange ! Je n'arriverais jamais à me l'expliquer. J'étais persuadé que je n'y passerais pas... Tout le monde y est passé. Ils ont commencé à tirer. Ça a dû prendre deux à trois minutes, mais dans ma tête ça n'a duré que deux secondes. Je n'ai pas encore ... (il ne termine pas la phrase, NDLR). J'ai fait beaucoup de thérapies par la suite, parce qu'il paraît qu'il faut retrouver...
Quand ces genres de choses arrivent, on se dissocie complètement de ses choix émotionnels, parce qu'on n'est pas assez équipé pour supporter ces genres de choc. Moi, je me suis donc dissocié de cela. Il y a une partie de mon corps qui est sorti de moi.
Il y avait une panne généralisée d'électricité. Donc on était un peu dans le noir total. J'ai sauté derrière un canapé qui était juste à côté de moi. Ils ont tiré sur tout le monde et ils sont partis en courant. J'imagine qu'ils n'ont pas eu le temps de vérifier que tout le monde était mort. Et moi, je suis sorti de ma cachette. Je pense que pendant l'heure qui a suivi, j'étais mort avec eux. Je n'étais pas présent. La première chose que j'ai faite, c'est d'aller dans la salle de bains de mes parents. Je me suis regardé dans le miroir, pour voir ce que je pensais être vrai : c'est-à-dire vivant. Je pense que là, j'étais figé. Je suis devenu un bloc de glace. Je ne sentais plus rien, je ne bougeais pas, je ne pleurais pas. J'étais dans un état de choc total.
Le lendemain, j'ai quand même fait l'effort de regarder ma famille. Mais en une fraction de seconde, mes voisins sont arrivés. Il a fallu ensuite enterrer ma famille. Je n'étais plus dans mon corps. Mais, en même temps, il y avait une réalité. Autour de moi, ça se passait (on massacrait d'autres, NDLR). C'était de la folie humaine. Personne n'est préparé à ça. Plutôt que de me dire qu'est-ce qui m'a arrive, je me suis accroché à survivre. Moi, je suis resté (vivant). Et, à partir de ce moment-là, je me suis convaincu de l'idée que je suis investi d'une mission, mais je ne sais pas laquelle. Parce que lorsque vous survivez dans ces circonstances, c'est qu'il y a forcément un truc extraordinaire, magique, qui vous attend. J'ai quand même eu la vivacité d'esprit de me dire, "il faut quand même que je sorte de ce pays parce que là c'est le bordel complet, c'est le chaos." Mon réflexe a été de prendre le porte-monnaie de ma mère, parce que je savais qu'il y avait des cartes de visite d'amis de mes parents en Allemagne avec qui ils avaient gardé contact. Je me disais à un moment où à un autre, j'allais en avoir besoin. C'est le seul objet que j'ai pris de chez moi. Pas de photos, rien d'autre. Vraiment, le strict minimum."

 SUR LE CHEMIN DE L'EXIL

"J'ai pris la route de l'exil. Dans ces lignes interminables de gens qui marchaient, j'étais dedans. L'armée se servait des marcheurs comme boucliers. Elle mettait les civils donc, qui sont à la proie de l'armée adverse qui tire des roquettes. On courait pour échapper aux tirs. À chaque fois que je regarde à gauche ou à droite, je voyais des gens tomber. On a marché, on a marché, on a marché ! Je n'avais pas le temps de s'apitoyer sur mon sort. Parce que je voyais des pères qui ne trouvaient pas leurs enfants, leurs femmes. Et, surtout, je me disais que j'allais sortir de ce pays. Je chantais énormément. Je pense que je n'ai jamais autant rêvé que pendant ces trois mois-là. C'était une vraie bouée de sauvetage. J'arrive à Goma (République Démocratique du Congo), une ville frontalière du Rwanda. Je retrouve des amis de mes parents, qui me paient un billet pour rejoindre Kinshasa (capitale RDC, NDLR). Là-bas, il y avait de grands amis de mes parents qui me cherchaient aussi. Nos appels se sont croisés. Et j'ai réussi, grâce à une bonne amie de mon père, qui s'appelle Rose, que je ne remercierais jamais assez, qui a joué les intermédiaires avec les amis de mes parents en Allemagne. Ils m'ont envoyé un billet. Je suis arrivé à Düsseldorf (Allemagne) le 15 août 1994. Pendant la longue marche, on ne mangeait pas. Je me rappelle du sandwich que j'avais mangé dans l'avion. C'était le truc le plus délicieux auquel je n'avais jamais goûté. C'est la fin d'une et le début d'une autre."  

Témoignage transcrits par la rédaction d'Afrique Connection

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